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19 janvier 2026|Culture

Le document du mois de janvier 2026

Ouverture de rideau sur les archives de la Compagnie Arkétal

En 2024, la compagnie Arkétal, véritable institution cannoise, ferme ses portes après quarante ans d’existence. Ses marionnettes sont alors confiées à des musées et à des théâtres, tandis que ses archives intègrent les Archives municipales de Cannes. Ce fond unique, aujourd’hui inventorié et offert à la recherche, contient des documents administratifs mais aussi les dossiers de création des spectacles, comprenant les premières ébauches de scénarios, les pistes scénographiques et les dessins préparatoires des marionnettes. On y trouve également des documents relatifs aux formations et aux publications de la compagnie. Retour sur l’histoire d’un art vivant, le théâtre de marionnettes, qui a marqué le paysage culturel cannois pendant plus de quatre décennies. 

Photographie de deux marionnettes manipulées par un.e marionnettiste durant le spectacle « Temps de chien ou Noé l’endormi » : l’une représentant Coluche (à gauche) et l’autre Noé (à droite).

Photographie de deux marionnettes manipulées par un.e marionnettiste durant le spectacle « Temps de chien ou Noé l’endormi » : l’une représentant Coluche (à gauche) et l’autre Noé (à droite).
Archives municipales de Cannes, fonds Compagnie Arkétal, 112S14.

Fondée en 1984 à Mougins par Greta Bruggeman et Sylvie Osman, la compagnie Arkétal s’installe sept ans plus tard dans une ancienne usine de chaussures, impasse de la Chaumière à Cannes. Pendant quarante ans, la compagnie a créé et partagé, auprès des Cannois et bien au-delà, de nombreux spectacles de marionnettes, destinés aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Lieu de transmission, Arkétal a également proposé des formations au cours desquelles les deux fondatrices ont partagé leur savoir-faire auprès des professionnels et des non-professionnels. 

« Temps de chien ou Noé l’endormi » est une pièce destinée aux adultes, élaborée en 1998 par la Compagnie Arkétal afin de dénoncer le fascisme, de questionner notre héritage philosophique, poétique et exprimer l’importance de la vigilance. Elle raconte l’histoire de Noé, qui, après le déluge, plante une vigne, invente le vin, s’enivre et s’endort profondément. Zoé, sa femme, tente en vain de le réveiller. Elle décide à son tour de goûter le nectar, et sous l’effet de l’ivresse surgissent des apparitions. Défilent alors en songe des personnages remarquables de l’époque biblique jusqu’à nos jours : Moïse et les Tables de la Loi, Confucius et la sagesse, l’inventrice de la roue ronde, Gandhi et le pacifisme, Coluche et l’humour. Tous ces bienfaiteurs apportent à Zoé réconfort et confiance en l’avenir de l’humanité. De bonnes raisons pour dormir tranquille ? Hélas, non. Un nouveau déluge de haine et d’intolérance peut, à tout moment, engloutir les idéaux qui sont à la base des libertés, égalités et fraternités.

Des Nérospastos antiques à Pinocchio, la marionnette traverse les siècles et les sociétés. Les premières apparaissent en Asie, il y a 4 000 ans avant J.-C. Fabriquées à partir de matériaux rudimentaires tels que le bois, l’os ou la terre cuite, elles sont principalement utilisées pour des pratiques et des rites religieux. Introduite en France à la fin du VIIe siècle, la marionnette connaît un essor à l’époque moderne, notamment à la Renaissance, période durant laquelle elle quitte l’église pour investir l’espace public, les rues et les foires. Les petites figurines gagnent en popularité, et des figures régionales voient le jour, comme Guignol à Lyon. Les saynètes abordent souvent des thématiques populaires où les marionnettes défendent le peuple et s’opposent à l’autorité. Au XIXᵉ siècle, la marionnette est délaissée par les adultes au profit des enfants et devient principalement un objet de divertissement. 

Ce n’est qu’au XXᵉ siècle qu’une évolution des pratiques a lieu, avec notamment la découverte des techniques japonaises du bunraku, qui transforme le théâtre de marionnettes. Le marionnettiste, jusqu’alors dissimulé derrière un castelet, prend place sur le devant de la scène et manipule les marionnettes à vue. De nouvelles opportunités s’offrent alors au théâtre de marionnettes dont s’emparent de nombreux artistes et théoriciens.

Le théâtre de Greta Bruggeman et Sylvie Osman s’inscrit dans l’héritage de ces théoriciens et artistes avant-gardistes du XXe siècle. Toutes deux issues de l’Institut international de la Marionnette de Charleville-Mézières, elles s’inspirent de peintres et de plasticiens, tels que Théo Tobiasse ou Fernand Léger, pour nourrir leur imaginaire, et utilisent des matériaux contemporains et variés pour créer leurs marionnettes (papier, bois flotté, sable, tissus, etc.). Chacune a une spécialisation. Sylvie Osman est comédienne, mais aussi metteuse en scène de la compagnie. Sensible aux arts de l’écrit et de la langue, elle cherche à faire coexister sur scène marionnettes et acteurs, à harmoniser le vivant et la matière pour réinterpréter l’écrit dans le mouvement et l’espace. Greta Bruggeman, quant à elle, abandonne très vite le jeu pour consacrer toute sa créativité à la fabrication des marionnettes et à la scénographie des pièces. Pour elle, la construction est une aventure à travers la matière, qu’elle a explorée tout au long de sa carrière.

Loin du traditionnel castelet, chaque création de la compagnie Arkétal est conçue comme un « voyage qui nous rend plus lucides vis-à-vis du monde dans lequel nous vivons », abordant des thématiques telles que l’identité, la mémoire, l’exil, la famille ou la place de l’homme dans le monde. Au total, la compagnie a créé vingt-huit spectacles, fabriqué plus de six cents marionnettes, destinés aussi bien aux jeunes publics qu’aux adultes, joués en France comme à l’étranger (Espagne, Japon, Tchad). 

Parallèlement à son travail de création, la compagnie Arkétal fut également une institution de formation. En 2002, l’Atelier d’Arkétal est fondé en tant que centre de recherche et de formation dédié à la marionnette et aux arts plastiques, à destination aussi bien des professionnels que des non-professionnels. Véritable lieu de transmission et d’expérimentation, ces formations proposaient un apprentissage des techniques de construction et de jeu, tout en favorisant les partages d’expériences entre les participants.
Pendant près de quarante ans, Sylvie Osman et Greta Bruggeman ont partagé leur savoir-faire, leur créativité et leur passion. En 2019, leur parcours est reconnu par la remise, à toutes deux, de l’insigne d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres. Mais tout spectacle a une fin. Après une dernière représentation, « Hermès, le dieu espiègle », présentée en 2023, les deux fondatrices choisissent de fermer les portes de la compagnie. Une décision prise quelques années plus tôt, afin de s’accorder un peu de repos en prenant leur retraite.

Dessin préparatoire pour la fabrication de la marionnette de Coluche dans le spectacle « Temps de chien ou Noé l’endormi », par Marianne Merle. 
Chargée de la conception des personnages, Marianne Merle s’est inspirée de l’art roman pour créer des figures stylisées, épurées et naïves.
Archives municipales de Cannes, fonds Compagnie Arkétal, 112S14. 

 

Sources :
Archives municipales de Cannes : 112 S – Compagnie Arkétal. 

Ressources en ligne :

Ouvrage : 
Cruciani, Hélène. (2015). « Atelier Arkétal : un centre de formation et de recherche pour les arts de la marionnette. »