En ce mois de février, nous vous proposons de mettre en lumière un document tout à fait insolite arrivé ce mois-ci par voie de don aux Archives municipales de Cannes. Parmi les 42 plaques de verre et tirages photographiques aimablement donnés par Claude Juan, collectionneur antibois, s’y trouve cette photographie représentant un attelage publicitaire tout à fait étonnant.

Véhicule publicitaire tiré par une autruche. Après 1929.
Photographie sur plaque de verre. Photographe inconnu. Don Claude Juan.
Archives municipales de Cannes, 122S1 / 25Fi2085
La photographie représente une autruche attelée à un sulky, petite voiture hippomobile à deux roues et un siège destiné au conducteur. En pause cigarette au moment de la prise de vue, celui-ci accorde probablement à son animal une pause boisson dans une fontaine au bord de la route du bord de mer à Cannes. Les badauds intrigués observent la scène improbable de cet homme accompagné d’un oiseau exotique pour la Côte d’Azur, impressionnant par sa taille et sa puissance. Même si la photographie n’est pas datée, quelques indices nous sont livrés sur le panneau publicitaire du volatile.
En effet, sur cet attelage atypique, on distingue un encart publicitaire pour le cinéma Olympia, sur lequel on devine les noms de « Trois vedettes » dont en gros celui de Greta Garbo, de
« l’énigmatique » Lewis Stone et certainement celui de Nils Asther, à l’affiche du film américain Terre de Volupté réunissant les trois acteurs en 1929. D’après la publicité, le film aurait été diffusé à l’Olympia à Cannes du vendredi 7 au jeudi 13 mars. L’année reste cependant incertaine, car le film a pu sortir en France en 1929 ou dans les années qui ont suivi.
Le cinéma Olympia, surnommé « Le Palace de la Riviera » était à l’origine une salle de spectacles aménagée à l’emplacement de l’ancien entrepôt de la parfumerie Spurway au 67 rue d’Antibes (adresse indiquée sur la photographie). Le n° 67, devenu par la suite le n° 83, accueille aujourd’hui la Fnac. Le film Terre de volupté a certainement été diffusé au cinéma l’Olympia, qui avait l’exclusivité des films Gaumont, en raison de l’accord de distribution signé en 1925 entre Léon Gaumont et la Metro Goldwyn Mayer, société de production américaine du film Terre de Volupté et qui a fait de Greta Garbo une star internationale. La Saison de Cannes du 1er août 1929 nous confirme que L’Olympia-Gaumont diffusait « en exclusivité : tous les jours les grandes productions mondiales / Privilège Gaumont-Metro-Goldwyn-Mayer », en français et en anglais pour distraire les hivernants anglophones.
Mais revenons à notre autruche ! Si utiliser un animal en guise d’attelage publicitaire semble improbable et intolérable aujourd’hui, cette pratique est en revanche à l’image de l’excentricité des Années folles. Le contexte d’après-guerre a poussé les Français et les hôtes de passage à toutes les originalités. Cette période d’intense activité artistique et sociale a repoussé les limites du possible en donnant une place inédite aux animaux exotiques.
Le site Gallica de la Bibliothèque nationale de France montre une photographie d’un attelage similaire à Cannes en mars 1927 (https://gallica.bnf.fr ) (Agence Rol, BnF, département des Estampes et de la Photographie). Il semblerait que l’utilisation sur la Côte d’Azur du « grand-oiseau-qui-ne-vole-pas » se soit répandue de Monaco jusqu’à Cannes dès le début du 20ème siècle. La presse de l’époque s’en fait écho, et notamment Le Miroir des Sports en affirmant que l’autruche s’accommode très bien à l’attelage, « qu’elle est forte et résistante, et va relativement vite ». Dès la fin du 19e siècle, des autruches sont attelées pour promener la Haute Société dans les capitales européennes, y compris à Paris au Jardin zoologique et d’acclimatation. On monte l’autruche, on organise des courses en Allemagne, en Tchéquie. L’autruche a le vent en poupe !
En 1902, un Américain originaire de Californie ouvre une ferme d’élevage d’autruches à Nice au quartier de la Californie sur un terrain de 15 000 m². Il fait venir 25 protégées américaines et 7 mâles d’Abyssinie, et en 5 ans, la ferme compte 150 autruches auxquelles les petits comme les grands niçois rendent visite avec curiosité. L’histoire ne dit pas si notre spécimen était niçois, mais on peut dire que l’animal n’était pas si rare dans la région à l’époque.
Cette photographie insolite, ainsi que la collection de plaques de verre données par Claude Juan, sont à retrouver sur notre site internet : https://archivescannes.ville-cannes.fr. Nous sommes intéressés par toute information qui pourra nous aider à identifier et à dater cette photographie. N’hésitez pas à nous écrire à archives @ ville-cannes.fr.
Sources :
Archives municipales de Cannes :
122S. – Fonds Claude Juan.
JX9. – La Saison de Cannes.
Histoire d’espaces publics, quartier du Centre-ville, éditions Ville de Cannes, novembre 2009.
Ressources en ligne :
BNF / Gallica
https://gallica.bnf.fr
Passion Riviera
https://www.passionriviera.com
Youtube
https://www.youtube.com

