Aujourd’hui, comme tous les jours, je me suis réveillée au bruit des oiseaux vivant dans les éco-balcons, que ce soit le mien ou ceux de mes voisins. Pourtant, en ce jour, quelque chose cloche. Je me souviens de la première fois où j’ai emménagé à Cannes : je me sentais chez moi. Depuis, beaucoup de choses ont changé, et surtout en bien. La ville s’est adaptée à l’ère dans laquelle nous vivons. Les habitants ont accepté ces transformations, même si certains étaient réticents au début. Pour moi, elle ne pouvait qu’être acceptée, et ne présentait que des avantages.
Je me promène comme chaque matin. Les vélos roulent, les passants marchent, les amateurs de soleil bronzent. Près de la plage, certains font du sport, face à la profondeur infinie de la mer Méditerranée. Les habitations ne sont plus celles dont je me souviens. Autrefois, tout était simple : briques, peinture, bois. Aujourd’hui, quand je lève les yeux, des potagers suspendus couvrent les façades. Du vert, partout du vert. Seuls quelques panneaux solaires noirs viennent rompre cette harmonie. Mais eux aussi ont leur utilité, comme tout dans cette ville. Tout est plus complexe, mais bien plus bénéfique, pour nous, pour notre planète, pour le monde.
Je continue ma marche et découvre un espace de fraîcheur : herbes, arbres, bancs exposés au soleil, à la place de l’ancien carrousel. Au travail, comme chaque matin, nous commençons par une séance de yoga gratuite, devenue obligatoire dans toute la ville afin d’améliorer notre bien-être. À midi, je me promène sur la Croisette. La vue, autrefois obscurcie par les fumées des bateaux à pétrole, est désormais dégagée. Je m’arrête acheter une salade. La vendeuse répète, comme toujours : « Nos légumes proviennent du potager de la rue, cultivés sans pesticides, certifiés bio. »
Tout semble parfait… et pourtant, une sensation étrange persiste en moi.
Je repars au travail, mais une impression étrange persiste, comme ancrée au plus profond de moi, comme si quelque chose ne collait pas. La journée se termine, et en rentrant chez moi, je repense aux places pour la dernière projection du Festival de Cannes que mon copain m’a offertes il y a environ un mois. L’engouement pour l’événement est toujours le même, à la différence près que les stars ne se déplacent plus en voitures ou en yachts polluants. Les voitures sont devenues rares dans les rues, et lorsqu’on en aperçoit, elles sont élégantes, silencieuses, presque irréelles.
J’enfile l’une de mes robes longues, conforme aux normes de la festivité : du coton biodégradable, issu d’une production dont on peut être fier. C’est devenu la norme ; les produits biologiques sont même moins chers que ceux que l’on considérait autrefois comme “classiques”. En marchant, les enfants qui jouent dans les parcs me regardent passer, fascinés. Comme si ma robe les envoûtait. Je croise le regard d’une personne âgée sur mon chemin : elle semble, elle aussi, se souvenir. Se rappeler que ce monde n’était pas le nôtre il y a à peine une décennie.
Les changements ont été rapides mais efficaces. Des logements pour tous ont émergé du sol à une vitesse folle, et ils ont été occupés encore plus rapidement. J’arrive à pied devant le Palais des Festivals et des Congrès. Le bâtiment, lui, n’a pas changé, pas plus que son intérieur. Pourtant, il est désormais entièrement autosuffisant : l’énergie qu’il consomme est produite par ses propres panneaux solaires, et les en-cas servis aux spectateurs sont cultivés sur son toit. Comme partout dans la ville, finalement.
Le palais fait néanmoins partie des rares constructions capables de capter le CO₂ pour le transformer en air respirable. J’entre. Cela doit bien être la vingt-cinquième fois que j’emprunte ce même chemin, et pourtant, quelque chose semble différent. Le cinéma, lui, n’a pas changé. Il est toujours célébré, plus que jamais, tout au long du mois de mai, sous le soleil cannois qui alimente la ville près de 300 jours par an.
Le cinéma est toujours au centre de l’attention, rendu encore plus accessible depuis que la ville a baissé ses prix. Des projections gratuites sur la plage ont été créées, et tout le monde attend leur retour avec impatience dès le début du printemps.
Avant de rentrer chez moi, je passe chez une amie d’enfance pour dîner. En arrivant, je cueille quelques carottes et tomates dans son potager. Avec cela, nous préparons des pâtes bolognaises dont seule la recette reste italienne, puisque tous les ingrédients sont locaux. Nous discutons sur le toit, comme tout le monde dans cette ville.
Et pourtant… cette sensation étrange revient. Comme si quelque chose ne correspondait pas. Comme si ce monde était trop parfait pour être réel. Comme si tout cela n’était qu’un rêve. Une parenthèse fragile. Un miracle que l’on ne vit qu’une fois.
J’ai ignoré cette impression toute la journée, mais elle ne me quitte plus, elle me possède toute entière maintenant. Rentrée chez moi, une boule au ventre, lourde, oppressante, semble s’être installée en moi. Elle m’agrippe, comme une main invisible qui refuse de me lâcher, comme si elle cherchait à m’entraîner ailleurs. Je me prépare à me coucher. Lentement, ma respiration ralentit. Allongée dans mon lit, mes expirations s’allongent, devenant plus profondes que mes inspirations. L’angoisse qui m’avait envahie depuis le matin s’efface peu à peu. Comme un nuage balayé par le vent. Comme une image qui s’efface avec le temps. Une photographie vieillie par le temps.
Peu à peu, cette sensation laisse place à autre chose. À de l’espoir. L’espoir d’une nouvelle vie. L’espoir de réparer ce que nous avons détruit depuis le XIXe siècle. Notre planète. Fragilisée par nos excès, abîmée par nos propres créations.
Puis, soudain, mes yeux s’ouvrent. Je suis toujours dans mon lit. Mais en 2026. Une époque où ce monde n’existe pas encore. Où il n’est qu’un rêve. Une possibilité. Une promesse fragile. Un futur qui ne verra le jour que si nous le décidons.
Alors je comprends. Ce n’était pas qu’un rêve. C’était un avertissement. Je veux changer. Je veux que nous changions. Tous. Ensemble. Je veux agir. Construire. Réparer. Créer un monde meilleur.
Un monde où Cannes ne serait plus seulement une ville… mais un exemple, pour le monde entier.
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