Cannes, 2034.
On avait commencé par le bon sens.
Les poubelles avaient disparu, remplacées par des bornes intelligentes qui reconnaissaient chaque matériau. Le verre, le papier, les métaux : tout était trié à la source, sans erreur, sans effort. Ensuite, ces déchets étaient retraités afin d’être réutilisés.
C’était une bonne chose, car les ressources de la planète s’épuisaient.
Il faut dire que nous étions plus de 12 milliards d’êtres humains sur terre et qu’il était grand temps de faire quelque chose.
Le plastique, lui, avait été progressivement interdit. Les derniers objets autorisés étaient conservés dans des vitrines, comme des reliques d’un âge insouciant.
Sur les toits des immeubles, des panneaux solaires de nouvelle génération captaient la moindre parcelle de lumière, même sous un ciel couvert.
Entre les bâtiments, de fines éoliennes silencieuses tournaient avec élégance, presque décoratives. La ville produisait plus d’énergie qu’elle n’en consommait. On parlait de “Cannes positive”.
Puis, imperceptiblement, les choses avaient commencé à se tendre.
Le maire fraîchement élu, Raphaël Lamperti, décida d’accélérer les choses.
Les animaux de compagnie furent les premiers concernés.
Officiellement, c’était pour leur bien-être. Un registre obligatoire fut instauré. Chaque chien, chaque chat était équipé d’un capteur biologique. Les promenades étaient réglementées, les trajets enregistrés. Très vite, une nouvelle loi tomba : toute déjection non immédiatement signalée et recyclée entraînait une amende. Puis une suspension de permis animalier. Puis, en cas de récidive, une peine de prison.
On trouva cela excessif, au début. Puis on s’y habitua.
Dans les rues, des capteurs invisibles analysaient l’air en permanence. Pas vraiment pour les véhicules qui, désormais, étaient tous électriques. Pour les humains.
La moindre particule de fumée de cigarette déclenchait une alerte. Les contrevenants recevaient leur amende avant même d’avoir écrasé leur mégot. Certains tentaient de contourner le système. Des groupes organisés vendaient des kits pour brouiller les détecteurs : microdiffuseurs d’odeurs, écrans thermiques portatifs. On les appelait les “fumeurs fantômes”.
La ville, elle, ne tolérait pas ces failles. Les capteurs furent doublés, puis triplés. Les rues devinrent propres, impeccables, presque stériles.
C’est à ce moment-là qu’on affubla le maire Lamperti du surnom de « Monsieur Propre ».
Et puis il y eut la question de l’énergie.
Cannes en produisait beaucoup, mais jamais assez pour ses ambitions. Car la ville voulait rester agréable, même sous les étés devenus insupportables. Alors on lança le projet le plus audacieux : un système de refroidissement intégral de la plage. Sous le sable, un réseau de canalisations diffusait une fraîcheur constante, alimentée par les centrales urbaines.
Le sable était toujours tiède, jamais brûlant. La mer semblait plus accueillante. Les touristes revenaient, fascinés.
Mais pour alimenter ce système, il fallait encore plus d’énergie.
On avait d’abord traqué les évidences, puis les marges, puis les gestes infimes.
Les chaussures furent les premières à changer. Toutes. Sans exception. Une loi discrète, votée un soir d’hiver, imposa l’intégration de microgénérateurs dans les semelles. À chaque pas, une pression, une friction, une conversion. L’énergie du corps devenait courant. Les trottoirs eux-mêmes furent adaptés pour optimiser le rendement : certaines zones vibraient légèrement, d’autres offraient une résistance calibrée. Marcher n’était plus un déplacement, c’était une production.
Au début, on parla d’un bonus pour les producteurs. Quelques crédits d’énergie en fin de mois, une réduction sur la facture. Puis ce fut intégré au calcul global. Chaque citoyen disposait d’un quota minimal de production. Ne pas marcher suffisamment devenait suspect. Les applications de santé se transformèrent en tableaux de rendement. Les personnes âgées reçurent des semelles “assistées” qui amplifiaient leurs pas — officiellement pour leur confort, officieusement pour maintenir leur contribution.
Le soir, en rentrant, chacun branchait ses chaussures dans une borne domestique. Le geste devint aussi banal que de poser ses clés. Une lumière verte, parfois orange. Rouge pour les moins productifs.
Puis quelqu’un eut une autre idée.
Les matelas.
Au départ, c’était présenté comme une innovation bien-être. Des capteurs souples, invisibles, intégrés dans les fibres. Ils mesuraient les mouvements, la pression, la chaleur. On parlait de suivi du sommeil, d’optimisation des cycles. Et puis, très vite, la récupération d’énergie entra dans le discours.
Chaque mouvement nocturne devenait une microsource. Les retournements, les agitations, les élans plus intimes. Tout était capté, converti, stocké.
Les premiers mois, les relevés restaient discrets. Une ligne supplémentaire sur la facture énergétique : “production nocturne”. Puis les algorithmes firent leur œuvre. Ils établirent des moyennes, des standards, des écarts.
Les couples reçurent des notifications encourageantes.
— Votre activité nocturne est inférieure à la moyenne de votre tranche d’âge.
— Pensez à optimiser vos cycles pour améliorer votre rendement énergétique.
On se mit à parler de performance autrement.
Certains s’adaptèrent avec un sérieux troublant. Des coachs apparurent, promettant d’augmenter le rendement énergétique des nuits. Des applications proposaient des programmes personnalisés. Les matelas haut de gamme offraient des statistiques détaillées, des graphiques, des comparaisons anonymisées avec le voisinage.
Dans certains quartiers, on commença à entendre, à travers les murs, non plus des soupirs ou des silences, mais le léger bourdonnement des systèmes intégrés. Une ville qui produisait, même la nuit. Une ville qui ne s’arrêtait jamais.
Et toujours, sous la plage, les conduites continuaient de diffuser leur fraîcheur parfaite.
Il fallait bien que cela vienne de quelque part.
Mais Monsieur Propre avait encore d’autres idées en tête.
C’est là qu’il fit changer la législation sur les morts.
On parla d’abord d’optimisation. D’écologie. D’occupation des sols. Les enterrements furent progressivement remplacés par la crémation obligatoire. Les installations funéraires devinrent des unités énergétiques. On expliqua que la chaleur produite était récupérée, transformée, redistribuée.
Une dernière contribution à la société.
Au début, cela choqua. Puis les discours officiels prirent le dessus. On parla de cycle, de continuité, d’utilité ultime. Les familles reçurent des rapports détaillés : combien d’énergie leur défunt avait générée, combien de mètres de plage avaient été rafraîchis grâce à lui.
Certains commencèrent même à en être fiers.
Tout le monde savait d’où venaient ces idées.
Au début, on parlait d’une vision. Puis d’une doctrine. Puis, plus simplement, d’un homme.
Lamperti.
Le maire de Cannes, réélu trois fois, incarnation parfaite de la ville qu’il avait façonnée : net, précis, sans débordement.
C’était lui qui avait poussé chaque réforme, signé chaque décret, validé chaque optimisation. Il parlait de flux, de rendement, de responsabilité collective. Il répétait que rien ne devait être perdu. Que tout devait servir.
Tout.
Alors, lorsque son père mourut, le système qu’il avait lui-même construit se referma sur lui.
Le vieil homme n’était rien d’autre qu’un citoyen comme les autres. Selon la loi, son corps devait être dirigé vers une unité de conversion énergétique. Procédure standard. Délai standard. Traitement standard.
Mais Lamperti hésita.
Pour la première fois depuis longtemps, il ne parla ni de rendement ni d’efficacité. Il évoqua la mémoire, la dignité, les traditions.
Il demanda une dérogation.
Une simple exception.
Un enterrement privé, discret, hors système.
La demande fuit.
En quelques heures, elle devint virale.
Les citoyens, habitués à se plier à des règles strictes, découvrirent soudain qu’elles pouvaient plier, elles aussi. Pas pour eux, bien sûr. Pour lui.
Alors ils refusèrent.
Des messages apparurent partout, projetés sur les façades, relayés par les réseaux civiques :
— Même traitement pour tous.
— Aucune exception.
— Rien ne doit être perdu.
Ses propres slogans, retournés contre lui.
La contestation enfla. D’abord calme, presque polie. Puis plus dense, plus tendue. Des rassemblements se formèrent devant l’hôtel de ville. Des silhouettes silencieuses, chaussées de leurs semelles productives, branchées en continu au système qu’il avait imposé.
Lamperti tenta de s’expliquer.
Il parla de cas particulier. D’humanité. D’un père, simplement.
Mais la ville ne comprenait plus ce langage.
Le jour où le corps de son père devait être transféré, la foule bloqua les accès. Les unités de sécurité, elles-mêmes soumises aux protocoles énergétiques, hésitèrent. Les capteurs s’affolaient, les flux se déséquilibraient. Trop de monde. Trop de mouvement. Trop d’énergie générée au même endroit.
La situation devint instable.
Quelqu’un poussa. Quelqu’un trébucha. Une barrière céda. Les systèmes de régulation, saturés, déclenchèrent une réponse automatique : dispersion par impulsions électriques au sol.
Une erreur de calibration.
Lamperti, au premier rang, fut pris dans la décharge.
Il s’effondra sans un mot.
Le silence qui suivit fut étrange. Comme si la ville elle-même cherchait à recalculer.
Puis les protocoles reprirent.
Un corps venait d’être produit.
Le transfert eut lieu dans les heures qui suivirent. Sans cérémonie. Sans exception.
Quelques jours plus tard, les habitants reçurent leur relevé énergétique mensuel. Une ligne nouvelle, discrète, apparaissait :
— Contribution exceptionnelle – pic thermique secteur plage ouest.
Personne n’eut besoin d’explication.
On continua à l’appeler Monsieur Propre.
Et, d’une certaine manière, son surnom n’avait jamais été aussi juste.
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