Dans chaque jardin de femme, il y a le souvenir d’une
mère et l’ombre d’une petite fille qui viendra y danser.
Inscription funéraire nabatéenne (Ier siècle avant notre ère)
On avait abattu le phœnix la veille et un relent de fibres végétales corrompues, que le mistral du soir n’avait pu emporter, tira Geneviève du sommeil. Elle resta assise au bord du lit, pieds nus sur le carreau froid, et regarda par la fenêtre la souche au milieu de la pelouse.
Il avait été planté en 1953, l’année où les Ferrier avaient acquis la propriété à un émigré russe ruiné aux jeux.
La villa conservait les stigmates du faste d’antan : balustrades disjointes, mosaïque usée dans le vestibule. Des palmiers bordaient l’allée et le pourtour du vaste jardin en pente. Les Russes, dès le milieu du dix-neuvième siècle, en avaient planté partout sur la colline pour se donner l’illusion d’un Orient millénaire. Le quartier s’était appelé la Petite Russie, puis la Colline des Milliardaires. La mémoire s’efface, pas la terre.
Le charançon rouge avait mis trois ans à ronger l’arbre. Trois ans durant lesquels le cœur s’était gauchi et les palmes affaissées une à une. Quand l’élagueur fendit le stipe, le bois s’ouvrit sur un lacis de galeries si fines qu’elles évoquaient une dentelle. Geneviève ferma les yeux. À quatre-vingts ans, elle savait ce que signifie être rongé de l’intérieur.
Elle vivait seule depuis la mort de Robert, sept ans plus tôt. Son fils venait en août, constatait que le crépi s’écaillait et suggérait de vendre. Un demi-hectare sur la colline de la Californie : un promoteur y verrait six lots, un notaire un superbe actif à liquider, un fils aimant une charge trop lourde pour une femme seule. Geneviève, elle, n’y voyait que les figuiers noueux, les bougainvilliers en cascade, la terre rouge sous les aiguilles de pin et le parfum sucré des roses de Damas les soirs d’été.
En 1973, quand elle avait franchi le seuil de la villa en jeune épouse, les familles du quartier habitaient là à l’année. Mme Dragovic, la voisine croate, déposait des bocaux de cornichons au vinaigre sur le muret, sans laisser de mot. Les enfants jouaient dans l’avenue du Roi-Albert-Ier à l’ombre des palmiers centenaires. La fragrance du jasmin descendait si bas qu’on la sentait jusqu’à la Croisette.
Robert avait repoussé trois fois les offres des constructeurs. Autour d’eux, des villas disparaissaient pour des résidences aux balcons de verre qui ne reflétaient plus que d’autres balcons de verre. Le quartier changeait de peau.
Un matin de janvier, Nour avait sonné à sa porte. Trente ans, agronome, elle avait aperçu la parcelle depuis l’avenue, vaste étendue partiellement en friche, gorgée d’humus noir sous les futaies : un sol idéal, avait-elle dit, pour un jardin partagé, cultivé en permaculture. Une part des récoltes reviendrait de droit à Geneviève. Un troc simple, une alliance tacite avec la terre.
Celle-ci avait refusé poliment. Elle n’était pas hostile au partage, mais n’avait simplement pas encore consenti à donner. Nour n’insista pas.
Une semaine plus tard, Geneviève trouva sur le muret de l’entrée un petit pot de miel de romarin à l’endroit où Mme Dragovic posait autrefois ses bocaux de cornichons. Un geste de voisinage à l’ancienne que Geneviève reconnut avant de le comprendre. Le lendemain, elle descendit jusqu’à l’avenue, demanda au fleuriste s’il connaissait la jeune agronome, obtint son numéro et l’appela. Elle l’invita à prendre le thé.
En février, Nour revint avec des plants de sauge, en mars avec un livre sur les jardins de la Villa d’Este. Elle évoquait son métier, les sols vivants, les mycorhizes qui tissent sous la surface des réseaux invisibles, les racines aveugles qui coopèrent ensemble. Elle s’emportait parfois dans la fièvre de ses convictions. Un jour, Geneviève l’interrompit :
— Vous parlez de la terre à la manière de quelqu’un qui voudrait qu’elle vous attende.
Nour s’était tue. Pour la première fois, elle avait regardé longuement la vieille dame et celle-ci y avait reconnu le regard des femmes qui ne lâchent rien.
En avril, Geneviève, debout devant la souche encore fraîche, demanda :
— Que planteriez-vous à sa place ?
— Un olivier, un arbousier ou un chêne vert.
D’un geste large, Nour montra les maisons du quartier :
— Des arbres qui étaient là bien avant tout ça.
Geneviève ne répondit pas. Elle savait que les palmiers des Canaries avaient été importés à Nice au milieu du XIXe siècle, disséminés sur toute la Côte par des aristocrates et des hôteliers en quête d’exotisme. Ils n’étaient pas d’ici. Le charançon rouge, originaire d’Asie arrivé en France en 2006 dans des lots de bois importés d’Espagne, n’avait fait que refermer une parenthèse ouverte cent cinquante ans plus tôt.
En mai, Geneviève appela Nour. Elle pouvait disposer de la partie basse du jardin, là où les mauvaises herbes avaient englouti les anciens massifs de son époux.
Ils étaient sept. Nour. Un retraité de la Bocca, ancien maraîcher dans le Var. Un menuisier qui construisait des bacs en bois de récupération. Deux étudiantes du Campus Vert d’Azur d’Antibes, en stage sur les îlots de fraîcheur urbains. Une professeure des écoles qui souhaitait initier sa classe au potager. Et un garçon de vingt ans, muet de naissance, dont Geneviève ne connaîtrait jamais le nom.
Ils commencèrent un samedi de bonne heure. Le maraîcher enfonça sa bêche le premier et la terre se livra lentement. Il humait les mottes, les émiettait entre ses doigts pour en éprouver la texture. Nour le suivait en paillant les buttes de feuilles mortes et de broyat ; la terre gardait ainsi son eau et sa fraîcheur. Le menuisier assemblait les bacs et les tuteurs pendant que l’institutrice y repiquait les plants de tomates, de courgettes et de basilic. Le garçon muet bêchait avec une régularité de métronome et posait sur chaque plant repiqué un regard d’une douceur infinie. Personne ne travaillait seul. Chaque geste appelait celui de l’autre.
Le composteur fut fabriqué avec les planches du vieux cabanon. Les épluchures de la veille y trouvèrent leur place à côté des feuilles mortes. Tout revenait à la terre.
Geneviève les regardait depuis la terrasse. En observant le maraîcher « sentir » la terre, elle reconnaissait un savoir qu’elle avait vu chez les vieux jardiniers de son enfance, un héritage bien antérieur aux mots. Sa belle-mère lui avait raconté les jardins de la guerre, les potagers d’occupation, les femmes qui échangeaient des graines à travers les clôtures. La frugalité n’y était pas une vertu mais une nécessité qui engendrait la solidarité. Geneviève sentit alors que quelque chose de très ancien revenait dans son jardin, quelque chose que la ville avait recouvert sans l’éteindre.
Les étudiantes parlaient de Cannes en 2040. Elles décrivaient une colline rendue à l’olivier et au chêne kermès, des murs de clôture remplacés par des haies fruitières, des sols ouverts pour que les pluies d’équinoxe s’infiltrent au lieu de tout dévaster. Geneviève écoutait et la manière dont elles disaient notre ville la rassurait.
Le garçon muet avait planté un olivier à l’endroit du palmier abattu. L’arbre était jeune, droit, mince, la tige à peine plus épaisse qu’un poignet d’enfant. Ses feuilles d’un vert presque gris captaient la lumière d’une façon que les palmes ignoraient : sans ostentation.
Un soir d’août, Geneviève dressa la table dehors.
Elle avait sorti la grande nappe de lin qui n’avait pas servi depuis la mort de son époux, les assiettes en faïence du pays d’Apt, les verres à pied qu’elle avait achetés au marché Forville en 1960. Elle avait appelé Odette, son amie de l’avenue Montrose, et Jeannine qui habitait plus bas vers la Basse Californie et ne montait plus que pour les enterrements.
Les sept jardiniers étaient là. Nour avait apporté un taboulé géant aux herbes du potager. Le maraîcher, une ratatouille avec les premières courgettes et les tomates de la semaine et l’institutrice de savoureux cakes aux olives de Nice. Geneviève déboucha des bouteilles de Tavel.
Au fond du jardin, les courges ombrageaient le sol de leurs larges feuilles, les Cornues des Andes et les tomates Blush montaient allègrement le long des tuteurs en bambou, et le basilic au parfum entêtant prenait ses quartiers d’été.
En contrebas, la baie de Cannes allumait ses feux ; au loin, les îles de Lérins s’effaçaient. Le maraîcher raconta le potager de son grand-père à Draguignan, Odette évoqua les fêtes qu’elle donnait dans les années quatre-vingt, le transistor posé sur le muret, le pastis sur la table en pierre. Les étudiantes imaginaient des canopées qui relieraient la colline au Suquet et des jardins ouverts en réseau le long de l’avenue du Roi-Albert-Ier. Jeannine dit qu’elle avait un bout de terrain inutilisé derrière sa maison et demanda si on pouvait y planter quelque chose. Nour dit oui avant même qu’elle eût fini sa phrase.
Geneviève, assise en bout de table, écoutait toutes ces paroles entrecoupées de rires. Elle n’aurait su dire ce qu’elle ressentait. Peut-être le sentiment d’être enfin à sa place, quelque chose qui la réconciliait avec le monde.
Plus tard, quand Odette et Jeannine furent parties et pendant que les jardiniers rangeaient chaises et vaisselle, Nour s’approcha de Geneviève. Elle posa ses lèvres sur la joue de la vieille dame et resta là un instant, le front contre sa tempe.
Geneviève tira de la poche de son gilet une petite clé de laiton patiné, presque noire. La clé du portail.
Elle la posa dans la paume de Nour et referma doucement les doigts de la jeune femme. Elle ne dit rien. Il n’y avait rien à dire. Ce n’était ni une transmission, ni un bien, mais une promesse fragile. Celle d’un jardin qui avait noué deux générations comme deux plantes dont les racines s’entrelacent sous la terre.
En contrebas, Cannes scintillait, indifférente et splendide, ses lumières jetées comme une poignée d’argent sur le dos sombre et soyeux de la mer. Un souffle tiède traversa les feuillages. Les bougies disséminées sur les buttes tremblèrent un instant puis s’inclinèrent avant de s’éteindre une à une.
Le jardin respira dans la pénombre, confiant désormais à d’autres mains le soin de réveiller ses roses et ses silences.