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J’aime l’odeur de la terre après la pluie

de Carole Barthes

Samedi 3 octobre, le ciel nous est tombé sur la tête. Dans la journée, malgré une alerte orange de Météo France connue de tous, nous scrutons le ciel en pensant qu’ils ont « encore dû exagérer », quelques gouttes, pas plus. On ne change rien au planning : une virée au Salon du livre de Mouans-Sartoux, une descente sur la Médiathèque de Cannes pour suivre la projection d’excellents courts-métrages, puis rassemblement avec quelques amis vers République pour aller tous ensemble à pied à l’espace Mimont. Ce soir c’est le premier match d’impro de la saison. Il pleut, un peu, puis un peu plus… rien d’affolant. On les connait bien les orages ici, intenses, bruyants, et l’eau qui dévale toutes les routes en pente. Il fait chaud à Mimont et les jouteurs de théâtre nous régalent. La salle pleine réagit au quart de tour et l’ambiance est extra. A l’entracte, une personne qui a assisté à l’autre spectacle qui se jouait dans les rues nous informe qu’il n’est pas prudent de prendre la route, que des voitures sont inondées jusqu’aux fenêtres. Dehors le public fait le break. Il ne pleut plus. On a du mal à imaginer ce que nous dit cette personne et puis de toute façon on veut voir la suite du match. On voit bien des personnes passer dans la rue avec des bassines et on sent qu’une petite tension monte doucement. Une dame répète en hurlant dans son portable, « mais tu es où ? ». Visiblement en état de stress, elle sortira accompagnée. De retour dans la salle, de l’eau coule du plafond dans un goutte à goutte assez rapide. C’est étrange on est au rez-de-chaussée. Le spectacle reprend, et à part quelques regards de contrôle sur la fuite, on ne se doute encore de rien. Sur le chemin du retour, la vision du bas de république est un cauchemar, de la boue partout, des voitures dans tous les sens, des déchets. Les herbes incrustées dans les enjoliveurs sont les premiers signes de la violence de l’eau qui est passée deux heures plus tôt. Tout le quartier est plongé dans l’obscurité. Notre voiture n’a rien. Est-ce prudent de bouger ? Comment savoir ? Les rues alentour, les plus pentues sont praticables. A certains endroits on a l’impression de faire du 4x4 tellement des pierres ont dévalé les pentes pour finir leur course au milieu de la rue. Impossible de savoir à ce moment-là ce qui s’est réellement joué durant la soirée.

Ceux qui étaient sur le trajet de la vague ont vu le niveau monter et ont assisté impuissant à l’inondation de leur maison. Au départ, ils ont tenté d’éponger, surélever le mobilier, puis se sont résignés, voyant des murs céder sous la puissance des flots.  Se mettre à l’abri, se réfugier chez des voisins épargnés… et regarder le désastre se produire sous leurs yeux. Toute la nuit ils tenteront d’évacuer l’eau, de chasser la boue tant bien que mal.

Le lendemain la vision du quartier est apocalyptique. Les voitures ont vogué et se sont encastrées les unes sur les autres, emportant tout sur leur passage, pliant les arceaux métalliques pourtant si résistants d’ordinaire. Les revêtements des trottoirs se sont soulevés, les bouts d’asphalte parsemés un peu partout ont l’air d’être mous. Des plaques d’égouts ont disparus laissant des trous béants sur la chaussée. Les habitants sortent tout sur le trottoir triant les rares affaires récupérables et font des tas de plus en plus gros devant chez eux.  C’est le week-end, il fait beau. Une chance. La plupart des amis sont là pour aider au déblaiement. L’ampleur des dégâts est immense. Par où commencer ? Les questionnements polluent l’esprit. Doit-on tout jeter et avoir des reproches quand l’expert passera enfin ? Une odeur de fuel envahit le quartier. Les sous-sols inondés sont souvent le lieu de stockage des cuves à mazout, mais aussi des terminaux électriques et téléphoniques. Pendant plusieurs jours, il faudra vivre avec la lumière naturelle pour optimiser l’avancée du « ménage ». En fin d’après-midi,  le jour s’enfuit et le quartier plonge dans le noir jusqu’au lendemain. Mais dans les maisons aussi. « Maman je ne trouve plus mes lunettes ! » dit la petite dernière. Que lui répondre alors que revient en mémoire le linge qui flotte vers la route. Ses lunettes ? Elles sont peut-être à Sainte-Marguerite…

Les jours d’après les tas boueux de plus en plus gros ponctuent la rue. Dès que les services communaux ont pu rouvrir la route à la circulation, on a vu des camions s’arrêter et fouiller dans les tas pour récupérer les matériaux « de valeur »… le fer, le cuivre et je ne sais quoi d’autre. Ces sortes de gypaètes qui font un ménage « intéressé » sous le regard des enfants qui voient toutes leurs affaires retournées. « Quoi ? Ils se font de l’argent sur notre dos ? » ; « Allez courage, pense pas à ça, dis-toi qu’ils commencent eux aussi le nettoyage et ils ne deviendront pas riches pour autant. Par contre on ne va pas les aider, faut pas déconner ! »

De l’aide, il y en a. Les réseaux s’organisent, on localise les besoins de bras. Certains prennent des initiatives personnelles comme cette maman avec son enfant sur le dos qui se déplace de maison en maison avec un caddie pour venir récupérer du linge à laver. Même ça c’est compliqué, comment faire confiance à une inconnue alors que d’autres se sont fait piller avant même la décrue. On en a vu fouiller des voitures saccagées. « Mais ils cherchent quoi ? Des chewing-gum à la boue dans la boite à gants ? », je pense naïvement… « Non les bips de péages » La fortune ! Le malheur des uns…

« Envoyez-nous un mail avec toutes les factures que vous avez » : c’est la blague de la journée. « Mais monsieur l’assureur-qu’on-paye-depuis-des-années-au-cas-où, il n’y a pas d’électricité depuis 3 jours et les papiers de la maison on les a vu flotter au milieu des vêtements ! On fait quoi ? » Elle est là, la double peine. D’abord la boue et ses dégâts ensuite les aberrations  du système. Allez courage, il faut tenir, il y a tellement à faire. Et puis même avec la location des déshumidificateurs bruyants, et les longues séances de lavage-rinçage au soleil… l’eau poursuit ses ravages. Le moisi s’installe partout avec ses petits poils bien reconnaissables et son odeur de champignon si caractéristique. Autour la vie reprend peu à peu laissant en marge les sinistrés seuls avec leur dossier boueux.

Dans la rue un camion pelleteuse est venu embarquer toutes les affaires stockées devant. Avec sa grosse griffe il a fait disparaitre en un éclair tout un bout de vie. Faut pas pleurer, ce n’est que du matériel ! Du courage, du courage… il va en falloir mais pour combien de temps ?

Six mois plus tard, tout semble être rentré dans l’ordre, le visible faisant toujours office de référence. Après de longs mois de travaux, le boulevard de la République est rouvert dans les deux sens. Le quartier est tout neuf… « un mal pour un bien » j’entends partout… comme à l’inauguration du Studio 13, le cinéma de la MJC Picaud dévasté en pleine séance de « la thérapie du bonheur », (ça ne s’invente pas !) et qui devient à force de travaux le ciné le plus récent de la ville ! Dans les maisons touchées, c’est pile poil le moment où certains ont pu terminer les travaux et peuvent réinvestir leur logis en croisant les doigts qu’une telle catastrophe ne se reproduise jamais. Pour d’autres, qui ont dû continuer à vivre sur place, les travaux trainent en longueur mais avancent toujours plus vite que le versement des indemnités promises par les assureurs. Pourtant l’un ne va pas sans l’autre. De l’extérieur à part l’absence de clôture, emportée par les flots, plus de traces apparentes du cauchemar. Toute la famille a voté à l’unanimité pour du carrelage en remplacement de tous les parquets qui ont littéralement explosé sous l’effet de l’humidité. Chaque décision est régie par l’éventuel passage de l’eau. Malgré toute l’énergie pour subir la lenteur des dossiers, c’est le printemps. Réjouissons-nous, l’hiver a été particulièrement doux et à part des pertes matérielles, tout le monde va de mieux en mieux. Il n’y a que les jours d’orages où il est difficile de contrôler la  remontée de douloureux souvenirs à la surface. Avec le temps va, tout s’en va… et j’aime toujours l’odeur de la terre après la pluie.