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Un instant de crise

J’ai vu des cellules de crise où les silences en disaient plus long que n’importe quelle parole.

J’ai vu des gens qui, d’habitude, prenaient la parole avec aisance et éloquence, aujourd’hui bégayer.

J’ai vu des gens qui, d’habitude réservés, s’emportaient dans des tirades enflammées.

J’ai vu des mains trembler, des corps fatigués.

J’ai vu les comportements changés. J’ai vu des visages qui n’étaient plus les mêmes. J’ai vu de vrais visages. Ceux qui d’habitude restent à la maison, ceux qu’on ne montre pas, ceux qui restent cachés dans un tiroir.

Les crises, font ressortir ce qu’il y a de meilleur, comme de plus sombre chez l’homme.

Les blouses blanches n’étaient finalement que des hommes et des femmes comme les autres.

L’urgence était le maître mot. Tout devenait urgent. Tout allait si vite, la pensée, la parole, l’action. Peut-être, trop vite.

Plus rien n’avait de sens. Tout était désorganisé. C’était comme si les deux pôles de la terre s’étaient inversés. Jamais les doutes n’avaient été aussi grands.

Au fil des jours, les tensions montaient. Des non-dits éclataient au grand jour. De vieilles querelles ressurgissaient. L’atmosphère n’avait jamais été aussi pesante.

Ce monde qui semblait si solide, immuable, s’avérait pour la première fois friable.

Nous n’étions pas préparés. Personne n’est préparé à ça. Il n’y avait pas de procédures, pas de règles, pas de guides. Dans ce nouveau monde, tout restait à écrire.

J’étais la femme des chiffres, et quelque part, la personne à abattre. Je représentais l’argent, les mesures d’économies ; ces économies même qui avaient ruiné l’hôpital. On nous avait essorés. On nous avait dit : On va s’organiser, on va restructurer et vous verrez ça ira mieux. On les a crus. On s’est dit : oui, ils ont raison, après tout pourquoi pas ? Si cela permet d’être plus efficace, de travailler dans de meilleures conditions, de mieux soigner.

Puis les années passèrent et le discours resta le même. Jusqu’au jour où ils décidèrent de fermer des lits.

Mais aujourd’hui, l’heure n’était pas au débat mais à l’action. Il n’était plus question de chiffres, de papiers, de dossiers, mais de vie humaine.

Nous étions au pied du mur. Mais une chose était sûre : nous étions prêts au combat.

Paul