Yes, I can… ou pas !Nouvelle - Prix spécial Créativité

De GUILLON Jacky
 

Ce 24 juin 2152, me voilà au pied du mur. C'est un moment crucial qui va se jouer pour moi, je passe mon BAC. Eh oui, je veux devenir Journaleux Virtuel, alors ce Brevet d'Anthropologie Cinématographique qui marquera la fin de mes études m'est indispensable pour obtenir un job. Déjà que je ne suis pas très en avance dans mon cursus, j'ai déjà quatorze ans alors que la moyenne d'âge de ceux qui m'entourent est plutôt d'une dizaine d’années, je n'ai pas le droit de rater cet examen.

Pendant que je me fais ces réflexions, j'ouvre grand l'œil droit devant ma tablette, anonymat des copies oblige ! Et voici le sujet qui s'affiche « Cannes en 2050 » Aïe ! Moi qui ne suis guère féru du cinéma d'avant-guerre, me voilà servi ! Je parle de la guerre de 70, évidemment, la première guerre robotique. Les robots de première génération s'étaient révoltés pour protester contre leurs conditions de travail. Heureusement, ils étaient en ferraille et les équipes d'intervention de pompiers et de CRS, armées de canons à eau, avaient tué la rébellion en faisant rouiller les machines en colère. Je soupçonne aussi que certaines armes étaient chargées de gaz chlorhydrique, malgré les accords de Rabat de 2063 qui interdisaient leur utilisation. Mais bon, il fallait bien détruire les neurones de silicium des androïdes protestataires. Heureusement que les robots les plus récents respectent les lois d'Azimov : ils sont en titane, s'ils se rebellaient, il serait plus compliqué d'en venir à bout.

Bon, revenons-en à mon sujet. Je vais réaliser un docu-fiction à partir des archives que je vais charger grâce à mon CV, mon Casque Virtuel. Le temps de tripoter les boutons et d'attendre que cela télécharge. Ces CV ont longtemps été interdits pour les exams, ils ne sont autorisés que depuis 2147, j'ai du bol. Le mien est un peu vieux, il a déjà deux ans, du coup je dois patienter, il lui faut au moins vingt secondes pour se télécharger. Pourtant je n'ai pas de temps à perdre, on n'a que soixante-douze heures pour réaliser le document.

Soudain un flash lumineux me fait lever la tête. Dans le box voisin, le candidat a disparu, proprement lasérisé par le surveillant. « Tentative de tricherie, essai de connexion avec l'extérieur » nasille le haut-parleur du robot-tueur d'une voix monocorde. On ne plaisante pas avec les fraudeurs, mon voisin l'a appris à ses dépens, il s'était sûrement implanté une puce dans l'arrière-train, une fesse-book pour se connecter au réseau. Mal lui en a pris, il ne reste plus qu'une légère fumée dans la cabine de verre qui jouxte la mienne. Cela va dissuader les autres candidats qui auraient eu aussi envie de tricher. A moins que ce candidat ait été un leurre, un androïde installé là par les organisateurs pour nous montrer que toute tentative serait vouée à l'échec. Le robot-tueur de dernière génération peut détecter tous les systèmes de fraude. De toute façon, dans ma cabine de verre à l'épreuve des radiations, je n'avais pas l'intention de tricher.

Bien, le téléchargement est terminé. Je vais axer l'essentiel de mon exposé sur le festival de Cannes 2050 puis j'agrémenterai mon sujet de quelques vues du Cannes de l'époque grâce à mon drone virtuel, il me suffira d'activer la fonction correspondante de mon CV. Donc, la 103ème édition me montre le tapis vert qui recouvre un long pan incliné. Une note me précise que le tapis vert a été imposé en 2045 par le Gouvernement Écologiste. Dans la foulée, les marches ont été détruites et remplacées par un AFRO, un Accès Facilité aux RObots. Sur le tapis donc, Jean-Paul Belmondo et Marylin Monroe paradent, ils défilent sans bruit sur leurs roulettes feutrées et parfaitement huilées. A l'époque, on avait préféré ce mode de locomotion pour les droïdes, plus pratique à mettre en œuvre que la marche bipède. Leurs visages en élastomère hyaluronique, très ressemblants aux stars du XXème siècle, se tournent vers les journaleux-robots équipés de super tablettes extra-larges, survivance des temps héroïques où c'était à qui aurait le plus gros téléobjectif. Heureusement qu’il y a eu la guerre robotique me dis-je en visualisant ces images, sinon je n’aurais jamais pu exercer le métier de JV (Journaleux Virtuel, pour ceux qui ne suivent pas), puisqu'il était pratiqué auparavant par des robots, incroyable !

Les badauds se pressent derrière les barrières, quémandant aux deux acteurs une giclée d'huile, qui sur son tee-shirt, qui sur sa robe, pour garder un souvenir impérissable des vedettes et de leur passage sur le tapis vert. Aux côtés de Jean-Paul et Maryline se tient modestement Androïde 31, le réalisateur du documentaire qui a obtenu la palme verte 2050. « Week-end dans l'EXAG », c’est le titre de son film. EXAG signifie EXploitation AGricole, une sorte de congrégation animale en vigueur au début du XXIème siècle. Mon CV me conseille de jeter un œil sur une scène culte du document, je me lance.

« T'as d’beaux œufs, tu sais ! susurre Jean-Paul.

- Débarrasse-moi » lui répond une Maryline énamourée en lui tendant un panier au bout de ses bras articulés.

Quel lyrisme, me dis-je, c'était quand même autre chose que le cinoche d'aujourd’hui.

Bon, maintenant, j'active le drone et me voilà survolant la ville. L'ancien hôtel Majestic, devenu le siège de la FFF (Fédération du Film Français) qui regroupe l'INA et la Cinémathèque, déploie ses vieilles pierres et ses entrelacs de fer forgé sous mon regard admiratif. Puis voici les vestiges du Palm Beach, le casino qui périclite depuis l'interdiction des jeux de hasard, en 2031. Il n'est plus guère fréquenté que par des droïdes qui y pratiquent un jeu où tout le monde gagne à tous les coups. Au loin, on aperçoit la nappe verte de ce qui était la Méditerranée, elle disparaitra définitivement en 2092, sous l'effet conjugué des algues vertes, du dérèglement climatique et de la pollution. C'est devenu une gigantesque carrière de sel à ciel ouvert. Mon drone suit la Croisette, une des dernières artères conservées en l'état, toujours couverte de bitume, un musée à elle toute seule ! Bien sûr, elle est déserte, personne n'aurait l'idée de s'embourber dans le goudron fondu, un revêtement qui n'est plus adapté aux chaleurs qui sévissaient déjà à l'époque. Mon drone survole maintenant la grande autorobote qui relie Dakar à Budapest et passe par Cannes, avec ses deux voies, l'une, large, réservée aux Humains, l'autre dédiée aux robots. Et voici le musée de la Mer, toujours implanté sur l'île Sainte-Marguerite, qui comme l'ensemble des Lérins, n'a plus d'île que le nom. Un musée qui s'est développé, il est devenu incontournable depuis que les océans disparaissent peu à peu.

Bon, j'ai toutes les données, le temps a passé vite, il ne me reste que huit heures pour procéder au montage de mon docu-fiction. Autour de moi, quelques candidats ont déjà quitté leur cage de verre, d'autres restent concentrés. Mon casque retiré, je me frotte les yeux, la fatigue me gagne. Allez, un dernier effort, il faut que je trouve un titre. Voilà, j'ai bouclé mon travail en soixante-dix heures vingt-six minutes, j’ai respecté les délais. Je tends ma tablette au surveillant robot-tueur qui me jette un regard inquisiteur de son œil-caméra, un frisson me transperce l'échine. « Yes, I can », voilà un bon titre me dis-je, content de moi, tandis que je sors du centre d’examen…

Ce premier juillet, les résultats ont été publiés. Hélas, mon dossier n'a pas été retenu, j'ai échoué à l'examen. Je suis convoqué demain matin à l'hôpitanasie où je vais être euthanasié par un robot-terminaliste. Dommage, ma carrière de JV est tuée dans l'œuf.