Un MonumentPrix Spécial Patrimoine

De CARDAMONE Véronique
 

- Mon ami, fit le docteur Maure, appuyez-vous sur moi.

Prosper venait d'arriver à Cannes et avait passé la nuit dans le train depuis Paris. Il n'était plus qu'un vieillard au souffle court vêtu d'une robe de chambre et chaussé de pantoufles. Sa poitrine lui pesait et ses pensées l'achevaient. En cette fin d'été 1870 il avait vu l'armée française capituler, l'Empereur se rendre et la Chambre être envahie par l'émeute. C'était à ses yeux une irrémédiable et définitive catastrophe.

- Je suis épuisé Docteur. Je n'ai rien pu faire. Thiers n'a rien voulu savoir. L'Empire est mort et bientôt je le suivrai.

- Ne dites pas ça ! Regardez ce beau soleil, il vous attendait comme à chaque fois. Et vous verrez, comme à chaque fois, il vous soignera ! Vos poumons vont retrouver leur jeunesse ! Allez, venez, les sœurs Lagden sont impatientes de vous retrouver. Elles s'occuperont bien de vous.

Prosper leva les yeux vers le ciel… Le soleil était bien là, imperturbable face aux malheurs des humains, sans désir de quoi que ce soit ni pour lui ni pour la France.

- N'entendez-vous pas la fatalité ricaner cher Docteur ? Avez-vous oublié où je réside ?

- Maison Sicard, 6 rue du Bivouac Napoléon ?

- Parfaitement, je vous le redis, un monde s'éteint et moi avec. Je regrette juste que cette machine humaine ne soit pas un peu mieux inventée pour disparaître plus vite. Elle meurt petit à petit au lieu de s'éteindre comme une bulle de savon qui crève. Mais vous avez raison, rentrons, j'ai hâte de retrouver ma chambre et surtout la vue que j'ai depuis ma fenêtre.

- Je suis sûr que vos sombres pensées s'estomperont lorsque vous vous serez reposé et que vous pourrez déguster une bonne bouille à baisse !

- Hélas ! Je ne digère plus rien à la pensée de tout ce sang qui a coulé au profit de la République… La République ! C'est-à-dire un désordre organisé, rien de plus !

Le docteur Maure ne partageait pas le pessimisme politique du dandy et, le temps du trajet, il se contenta de ponctuer de quelques mouvements du chef le discours de fin du monde que lui tenait l'académicien.

Les sœurs Lagden, soucieuses, les attendaient sur le pas de la porte. Elles ne perdirent pas de temps aux paroles d'usage et aidèrent le vieillard à monter dans sa chambre. Elles l'installèrent le plus confortablement possible dans son lit d'où les fenêtres ouvertes lui offraient la vue sur la mer.

- Laissez-moi, j'ai besoin de dormir maintenant, dit-il le souffle court.

Tout le monde se retira.

L'odeur marine et l'air tiède de septembre qui entraient dans la chambre lui donnèrent l'impression de se trouver tout à coup un peu mieux. Il se redressa afin d'embrasser le paysage. A droite, il avait ses chères dentelles de porphyre rouge de l'Estérel et en suivant la ligne d'horizon il tombait à gauche, sur la pointe des îles de Lérins.

Il se souvint alors du jour où sa destinée avait croisé celle de la ville. C'était au cours de sa première tournée archéologique en tant qu'Inspecteur des Monuments historiques. Ses recherches l’avaient conduit aux îles de Lérins. De la plus grande il avait retenu le fort dont il avait consciencieusement noté toutes les caractéristiques architecturales. Une geôle l'avait particulièrement marqué. L'homme au Masque de fer y avait passé des années bien sombres ! L'exiguïté des lieux, l'épaisseur des murs et le peu de lumière qui pénétrait à l'intérieur témoignaient de la cruauté dont les humains sont parfois capables vis-à-vis de leurs semblables. En visitant l'île plus petite il avait d'abord inspecté le monastère fortifié puis l'abbaye en ruines. Une fois de plus, il avait pu constater qu'en matière de restauration de monuments les réparateurs faisaient souvent bien plus de dégâts que les destructeurs. Dans son rapport il s'était noté que l'ensemble méritait de bénéficier de la protection de l’État. Et c'était justement ce qu'il avait réussi à faire lorsqu'en 1840 le monastère fortifié avait été inscrit sur la première liste des monuments historiques protégés.

Après la visite de Sainte-Marguerite et de Saint-Honorat, Prosper s'en était retourné sur le continent en philosophant sur la douceur du climat qui réussirait peut-être à mettre un terme à ses quatre ou cinq maladies mortelles. C'est à ce moment là qu'il avait décidé d'adopter la sagesse des hirondelles qui changent de pays en fonction des saisons. Chaque année, il quittait ainsi le ciel parisien dès que les premiers froids arrivaient et venaient lui glacer les os.

Désormais dans son lit, il réalisa que cette fois il était bien trop fatigué pour que le climat puisse changer le cours des choses. Le monde était bien étrange. Il était capable de s'anéantir tout en conservant une beauté que rien ne pourrait éteindre. Le sort du pays – Finis Galliae ! – restait bien incertain tandis que l'écrin dans lequel il était sûr de vivre ses derniers instants continuerait à réjouir d'autres badauds, d'autres malades, d'autres amoureux… C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentait pas inquiet. Il savait que son cher paysage qu'il avait sous les yeux et qu'il avait en partie révélé au monde continuerait à exister pour d'autres. Les passants admireraient toujours cette vue depuis le boulevard de l'Impératrice. Et même si cette promenade qui lui était si chère venait à changer de nom – ce qui était plus que probable au vu des temps troublés – leurs pas les conduiraient immanquablement soit vers le magnifique amphithéâtre des montagnes du Var soit vers les îles porteuses d'histoire. Leur émerveillement serait le sien et cette pérennité était peut-être en somme une des formes de l'éternité.

Soudain, il constata avec étonnement que son souffle était devenu court mais qu'il ne souffrait pas pour autant. Au contraire, une douce chaleur l'avait envahi peu à peu. Il resta un instant immobile le visage tourné vers le miroir de la mer qui s'étalait sous ses fenêtres. Les couleurs s'étaient alors mises à danser se mêlant à des images qui l'avaient toujours accompagné : le sourire de la comtesse de Montijo, les courbes gracieuses de son chat Matifas, les marginaux magnifiques croisés dans des ruelles espagnoles… Il ferma alors les yeux sur ce fascinant kaléidoscope et posa sa tête sur l'oreiller. Prosper Mérimée venait de s'éteindre un sourire apaisé au coin des lèvres.

Aujourd'hui, si l'on cherche le visage de l'homme qui permit au monastère de l'île Saint-Honorat de poursuive son chemin à travers les âges on peut se rendre au square qui porte son nom. Une plaque le représente dans un profil qu'il aurait sans doute trouvé peu flatteur. Il préférerait certainement qu'on aille plutôt saluer son buste trônant dans le hall d'entrée de la médiathèque Noailles. C'est là qu'il est pour le mieux à observer le va-et-vient des usagers avec l'assurance d'être et d'avoir été un passeur de culture.