La chapelle cachéePrix Spécial Fantastique

De GIOVANNONI Julien
 

Sarah acheva sa tournée avec un sentiment de dégoût récurrent devant le train-train de sa vie quotidienne. La postière terminait toujours son dépôt de lettre dans des relents de vieilles guerres : Impasse des Poilus ; Rue de Verdun. Le portail du quartier résidentiel la libérait Rue Léon Noel, laquelle lui permettait de joindre Boulevard de la République, Place du Commandant Maria « la Place du gaz » comme disaient encore les anciens, et enfin la Rue de Mimont où se situait sa centrale des postes.

Ce jour estival, elle décida de rentrer par un autre chemin que celui qu’elle empruntait habituellement, en passant par le haut de la butte qui lui était à peu près inconnu. Sarah se cantonnait strictement depuis six mois à la même tournée sans jamais pousser plus loin dans les rues voisines. La routine lui avait enlevé toute curiosité de les visiter.

En réalité, à première vue, le quartier Saint Nicolas n’avait rien de spécial. Sa physionomie ne se démarquait guère des zones résidentielles coincées entre les boulevards Carnot et République. Il restait intéressant cependant, de voir quelques détails nouveaux. Le long de l’avenue Saint Nicolas et au fond de la rue du 11 Novembre, se dressaient de grands immeubles et villas à étages se gorgeant de soleil, de somptueuses constructions dans leurs décors « Art nouveau », une grande originalité… pour le début du 20e siècle.

Arrivée à mi-chemin de l’avenue Saint Nicolas, Sarah reconnut l’arrière du Lycée Bristol et s’engagea à gauche dans le chemin Saint Nicolas afin de regagner ses territoires connus. Par un pur hasard, son regard se posa sur une petite maison à trois étages avec un jardinet à l’avant. Située derrière un renfoncement parking, la maison faisait l’angle d’entrée d’une courte traverse en impasse, serrée entre deux hauts palmiers et un poteau électrique.

Ce coup d’œil fortuit glissa rapidement. Mais quelques pas plus loin, Sarah ressentit un certain trouble, elle se sentait dominée par un appel mystérieux. Achevant sa descente du chemin Saint Nicolas, au carrefour avec la rue du Docteur Calmette, elle tourna la tête pour regarder derrière elle. L’image de la maison et du chemin de traverse se répercutaient en elle.

L’impérieux besoin de revoir ce lieu lui imposa dès le lendemain de revenir chemin Saint Nicolas. Toute sa journée de travail, Sarah feignait de paraître aussi blasée qu’à l’accoutumée, faisant signer les réceptions de recommandés sans aucun sourire. Au fond de ses yeux pourtant, pétillait une lueur d’excitation et d’impatience. Elle avait l’impression de se trahir, les passants et commerçants sur le boulevard de la République lui souriaient avec une ironie effrontée, comme s’ils voulaient lui dire : « Inutile de jouer la comédie mademoiselle la postière, nous savons ce que vous tramez ! ».

Sa paranoïa devenait ridicule. En montant le rue Léon Noel elle se sentit accusée et moquée par les regards d’un chat derrière la vitrine d’un vieux magasin de location vidéo, ainsi que du pantin Guignol derrière celle d’un petit théâtre.

« Quel mal y a-t-il si j’ai envie de découvrir un nouveau quartier ? » Raisonna-t-elle en empruntant le même chemin que la veille.

Elle ralentit son allure en repassant devant la fameuse maison. Son étrangeté architecturale ne la rendait pas spécialement belle. Elle se composait d’un assemblage de rectangles embringués en biais, lui donnant le petit air baroque d’un manoir de roman d’épouvante, ainsi que de quelques fioritures aux terrasses qui se voulaient aristocratiques. Sarah s’avança vers le petit chemin de traverse dissimulé par les fourrés touffus sur ses rebords. Elle n’aurait su expliquer pourquoi, mais quelque chose d’autre éveillait en elle un intérêt ardent, la maison ne fut qu’une accroche pour son regard.

Réflexe de postière, elle remarqua une lettre posée sur un muret, juste sous la fente au portail du 9 chemin Saint Nicolas, l’abandon typique aux quatre vents d’une lettre avec erreur de destinataire. Afin de soulager le confrère de ce quartier, Sarah la récupéra : « Chapelle Saint Nicolas, Diocèse Cannois de Saint Nicolas ».

« Chapelle Saint Nicolas ? » S’étonna Sarah. « Ce nom ne me dit absolument rien… L’expéditeur n’aurait pas confondu avec l’église du Prado ? »

Elle tourna la lettre et lut les noms des deux expéditeurs : Messieurs Raynaud Casimir et Proal Antoine.

L’étroite traverse s’enfonçait dans l’ombre des hautes maisons qui la serraient. Souvent, des adresses à desservir se situaient au bout de ces petits chemins-sentiers envahis de ronces. Sarah pénétra dans le tunnel végétal, l’ombre portée par-dessus s’amenuisa rapidement. Elle ressortit sur un petit sentier en pente menant à une petite maisonnette dont la silhouette aux façades de pierre lui rappelait un édifice chrétien moyenâgeux. Les hauts arbres environnants dissimulaient l’horizon, Sarah eut cependant la curieuse sensation d’avoir déboulé dans un vaste parc caché promulguant un air de campagne. En contournant les courbes du bâtiment au toit en tuiles, surmonté d’une curieuse cheminée avec une cloche, elle trouva une porte d’entrée ouverte.

Vaguement hébétée, avec une certaine effervescence trouble dans son inhabitude des lieux sacrés, elle s’avança jusque dans le fond de la chapelle sentant l’écurie où un homme agenouillé au sol, priait face à l’autel dépouillé. Des dizaines de cierges curieusement allumés en rajoutaient à la chaleur infernale.

« Excusez-moi, c’est vous le… curé… prêtre… de cet endroit ? » Interpella-t-elle en douceur l’individu.

L’homme se retourna vers elle pour la détailler entièrement, il la salua avec un sourire spécial sous ses larges moustaches blanchissantes.

« Je ne crois pas mademoiselle, voila un bon moment que j’allume des cierges pour le salut de mon âme sans avoir aperçu l’ombre d’un homme d’église. Permettez-moi de vous dire que vous arborez une curieuse tenue, surtout pour vous rendre dans un lieu saint.

- C’est l’uniforme de la poste !

- Vous un postier ? Une femme ? » S’esclaffa l’homme. « Oh j’ai compris ! Vous devez être une de ces danseuses exotiques des banquets à l’Hôtel de la Grande Bretagne ! Ils savent s’amuser au quartier Carnot ! »

« Tu ne t’es pas regardé avec ta redingote d’un autre siècle ! » S’énerva intérieurement Sarah.

Afin de presser son départ de ce lieu, elle lui tendit la lettre.

« Cette lettre est visiblement adressé à cette chapelle, y-a-t-il une sorte de boîte aux lettres où je peux la laisser ? »

L’homme lui attrapa vivement l’enveloppe, l’ouvrit et en sortit un plan de lotissement d’un quartier, accompagné d’une longue lettre manuscrite.

« Ainsi le Diocèse nous envoie une fin de non-recevoir. Ils n’ont même pas daigné jeter un coup d’œil à mon projet avec Casimir ! » L’homme était profondément vexé. « Notre projet d’urbanisme est une affaire en or ! Nous avons racheté pour presque rien les immenses terrains en friche de Madame Veuve Serraillier. Nous voulons proposer à la Ville de Cannes la cession de nouvelles rues que nous allons percer dans ces amas de ronces… Mais ils refusent que l’on touche à cette vieille chapelle hors d’âge qui se dresse sur cette butte ! »

Sarah ne comprenait pas à quels travaux urbains ce mystérieux homme faisait référence. Elle lui demanda pourquoi cette petite chapelle cachée le gênait tant ? Derrière son masque bourgeois, l’homme cachait des tentations inavouables.

« Essayez de comprendre la situation mademoiselle, il est formellement interdit aux voitures non suspendues de circuler sur le magnifique boulevard Carnot de crainte d’abîmer le macadam de sa chaussée. Toutes les charrettes lourdes doivent emprunter la voie parallèle du vieux chemin du Cannet. Un chemin si étroit parfois que deux voitures ne peuvent pas se croiser. On ne compte plus le nombre de chariots de charbon alimentant l’usine à gaz qui s’écroulent dans les fossés !

- Mais qu’est ce que vous racontez ? » S’éberlua Sarah.

« Je vous parle du futur quartier Saint Nicolas, Mademoiselle ! Un vaste lotissement destiné à recevoir d’élégantes constructions modernes. De nouveaux chemins carrossables entre le boulevard Carnot et le chemin du Cannet ! Les habitants de ces quartiers si mal desservis ne seront plus obligés de faire des détours longs et pénibles pour communiquer entre eux ! Mais ce projet sera impossible tant que cette chapelle traînera au milieu ! Je ne suis pas sorti de ma vallée de l’Ubaye, ni traversé le Mexique pour que mes affaires soient mises en défaut par une si petite relique du passé ! »

N’en croyant pas ses yeux, Sarah vit l’homme mettre un terme à ses intolérables soucis d’affaires. Il saisit et jeta les cierges allumés sur la charpente en bois de la chapelle. Le vieil édifice brûla comme une boîte d’allumettes. Juste avant de s’enfuir, Sarah eut le réflexe de ravir aux flammes la lettre tombée à terre. Encerclée par la fumée, elle retrouva le tunnel végétal la ramenant Chemin Saint Nicolas. De l’autre côté, sur la route, elle n’aperçut aucune fumée dépasser du toit des maisons. Elle préféra composer le numéro des pompiers avec son téléphone portable, de crainte que le fou pyromane n’embrase tout le quartier.

Le hululement des sirènes alerta tous les riverains. Les pompiers s’enfoncèrent dans la traverse pour en ressortir aussi vite. Aucune chapelle en flamme ne fut trouvée au fond de l’impasse. Le propriétaire de la maison à l’angle confirma qu’il n’avait jamais connu de chapelle dans son voisinage. Les pompiers pardonnèrent la fausse alerte de Sarah, supposément victime d’une violente insolation lors de sa tournée.

Pourtant, la jeune femme sentait sur elle l’odeur du brûlé, son uniforme taché de quelques cendres. Prise d’un doute inconcevable, elle décida de regarder le contenu de la lettre manuscrite. Juste après les signatures de messieurs Proal & Reynaud, la date indiquait le mois d’Août 1907.