Que la fête continueNouvelle - 1er Prix

De TRIBALAT Romain
 

L'odeur des mimosas l'accompagne bien après que leurs éclats dorés aient laissé la place aux pins et aux oliviers. Une odeur riche, presque sucrée, comme du miel. Une odeur de rires et d'insouciance. Une odeur qui lui rappelle son grand frère, avec qui il jouait enfant dans ces mêmes forêts. Jusqu'au départ de celui-ci pour la guerre de Crimée, en 1854. Alphonse n'avait que huit ans. Une odeur de rancœur et d'injustice, désormais. Car son frère n'aurait jamais dû partir pour cette guerre. Son numéro n'avait pas été tiré au sort, non, c'est le numéro du fils de Monsieur Béranger, leur propriétaire, qui avait été tiré. Cependant, comme le permettait le système du "remplacement", Monsieur Béranger avait proposé une coquette somme au frère d'Alphonse pour qu'il remplace son fils au sein de l'armée française, arguant que celui-ci était amateur de bonne chère plus que d'exercice au grand air. Malheureusement, la guerre avait démarré l'année suivante et Alphonse n'avait jamais revu son frère.

Il a chaud soudain, sous l'effet combiné de la pente qui monte vers le château et de sa colère. Longtemps vague et difforme car rentré au fond de lui, son courroux a gagné en force depuis qu'il est capable de l'exprimer. C'est grâce à Eugène, un camarade ouvrier travaillant dans la même distillerie que lui, à Grasse. Eugène a fait des études, il parle bien, il lui explique des idées nouvelles, de belles idées, des idées pour lesquelles il est prêt à se battre. Il l'a aidé à mettre des mots sur sa colère. Le mot égalité par exemple : tous les citoyens français ne doivent-ils pas également contribuer à l'effort de guerre ? Si l'on ne naît pas égal en rang ou en richesse, ne devrait-on pas au moins être égal en devoir patriotique ? Car il ne lui semble pas juste que l'argent des riches achète le sang des pauvres. Eugène appelle cela le "commerce d'hommes", prononcé avec beaucoup de mépris. Il sera là ce soir, ce qui rassure Alphonse. Car il a prévu de prendre la parole, justement sur le système du "remplacement". Il y aura des gens influents, l'opportunité est trop belle pour la laisser passer. Tout l'après-midi, il a donc préparé son discours et l’a soigneusement écrit sur une feuille qu’il a enfouie, pour venir, sous ses habits du dimanche.

Le voilà arrivé devant le château Vallombrosa, qui lui masque un soleil sur le déclin. Un peu plus loin, sur la gauche, il aperçoit le Suquet qui baigne encore pour quelques instants dans cette chaude lumière de fin d'après-midi. En face de lui, au-delà des pelouses parfaitement entretenues, il aperçoit la muraille d'enceinte, dominée par l'imposante masse des tours du château. Un air de piano s'échappe par une fenêtre ouverte à l'étage, encerclée de lierre. Parvenu à l'entrée, il est interpellé sèchement par un domestique :

- Monsieur, vous êtes perdu assurément. Puis-je vous aider à trouver votre chemin ?
- Je ne suis pas perdu, je vous remercie. Je me trouve bien au château du Duc de Vallombrosa, n'est-ce pas ?
- Certes, mais je crains que vous ne soyez pas sur la liste des invités.

Alphonse hésite, désemparé face à ce refus inattendu. Il regarde par-dessus l'épaule de son interlocuteur, espérant reconnaître l'un des convives déjà arrivés. En vain. Le seul résultat est de l'intimider davantage, tant les tenus sont élégantes comparées à sa veste élimée et ses chaussures terreuses. Soudain, une voix retentit derrière lui, avec un fort accent anglais :

- Et pourtant si, il est bien invité ! Le Duc a convié ce soir les équipages victorieux des régates, dont Monsieur fait partie.

Et sans accorder plus d'attention au domestique, il emmène Alphonse dans le jardin intérieur :

- Je vous reconnais, c'est vous qui avez remporté la course à l'aviron hier ! L'un de mes cousins participait, il est terriblement vexé. Son embarcation était en tête, ils étaient convaincus de gagner, mais vous et votre camarade les avez rattrapés au dernier moment ! Splendide ! J'adore quand il y a du suspense, comme on dit chez nous. Mais permettez-moi de me présenter : James de Colquhoun, je fais partie des fondateurs de la Société des Régates de Cannes. J'habite un peu plus loin, sur la colline de la Croix-des-Gardes. Ah, mais ne serait-ce pas Madame la Comtesse que j'aperçois ? Venez, je vais vous présenter.

Commence alors pour Alphonse une valse étourdissante, alors que son guide fait le tour des convives, exhibant le jeune ouvrier comme un trophée. Français, Anglais, Russes, Italiens, Belges, comtesses, ducs, baronnes, chevaliers, lords, marquises, monseigneurs… Des noms qu'il croit reconnaître, probablement lus dans le journal, dans la rubrique vie mondaine du Courrier de Cannes. Au gré des échanges de politesses, il comprend que certains invités sont venus dans la région pour des raisons de santé, tandis que d'autres ont été attirés par l'aura prestigieuse de Cannes, qui va croissante semble-t-il. Enfin il y a les habitués de la villégiature hivernale, ceux qui, comme James de Colquhoun, se sont fait construire une villa dans la commune. Alphonse est bien vite perdu et se contente de marmonner de vagues formules de courtoisie, soulagé que l'on n'en attende pas plus de sa part. Face à ces personnalités importantes, qu'elles soient diplomates, riches industriels ou artistes en vogue, il se sent médiocre et perd ses moyens. Même son sympathique guide finit par se lasser et l'abandonne bientôt pour accueillir un groupe de compatriotes.

Désormais seul avec son verre de champagne, Alphonse peut déambuler à son rythme au milieu des jardins de la villa, croisant de temps à autre de petits groupes de convives en conversation animée. Les façades et bosquets sont illuminés a giorno, donnant à l'ensemble une allure féérique. Mandariniers, palmiers, bambous, le jardin est peuplé d'espèces exotiques, qu'il ne reconnaît pas toujours. Émerveillé, il poursuit son chemin jusqu'à l'arrière de la villa, où se trouvent les enclos des animaux que le Duc de Vallombrosa a ramené de ses voyages : des biches, des mouflons, des singes et même une étrange créature aux grandes oreilles assise sur ses pattes arrière.

- Cela s'appelle un kangourou, cela vient d'Australie. J'ai entendu dire qu'il dispose d'une poche sur le ventre pour y mettre ses petits.

Alphonse se retourne et découvre Eugène qui le regarde, le sourire aux lèvres.

- Enfin ! Tu en as mis du temps pour arriver, que s'est-il passé ?
- C'est à cause de ce butor à la porte qui n'a pas voulu me laisser entrer ! N'as-tu pas eu ce problème ?

Alphonse estime que le retard de son ami mérite bien une raillerie :

- Non, ce fut même tout le contraire. Il s'est incliné plus bas que terre et m'a donné du "Monsieur le Marquis" à n'en plus finir. Sûrement que j'ai un air tout à fait respectable, moi. Toi en revanche, avec ta tête d'ouvrier, tu aurais dû venir déguisé !

Eugène rit de bon cœur à cette malice, mais reprend bien vite son sérieux :

- As-tu vu ce faste et cette insouciance ? Les tables débordent de victuailles, l’alcool coule à flots, les gens dansent à tous les étages. Difficile de croire que la guerre avec la Prusse est imminente ! Assurément, ces gens-là ne se sentent pas concernés…
- Allons, te voilà bien amer, sitôt arrivé.
- C’est parce que je n’en ai pas profité autant que toi ! répond-il en désignant le verre vide d’Alphonse.

Soudain une cloche retentit et tous les convives se dirigent vers l'intérieur du château. Ils rejoignent le mouvement et se retrouvent dans le grand salon au milieu d’une cinquantaine d'invités. Tous les regards convergent vers une silhouette de haute stature, au centre de la pièce. Un homme à la barbe grisonnante se tient là, un verre à la main. Il s'agit de leur hôte, le Duc de Vallombrosa. Le silence se fait progressivement et l'homme prend la parole :

- Chers amis, c'est avec un bonheur immense que Geneviève et moi-même vous accueillons ce soir dans notre modeste demeure. Nous nous réjouissons de vous voir toujours plus nombreux élire domicile, pour une partie de l'année au moins, dans cette ville si chère à notre cœur. Il y a une dizaine d'années, lorsque, avec certains d'entre vous, nous décidâmes de lancer les premières régates à Cannes, nous étions bien loin de nous douter du succès qu'elles rencontrent aujourd'hui ! Mais il est temps d'honorer les héros de cette semaine : pour commencer, j'appelle le capitaine de La Jeannette…

Se succèdent ainsi, aux côtés du Duc, les capitaines des équipages ayant remporté une course lors de la semaine écoulée. Ils prononcent chacun quelques mots de remerciements, salués par des applaudissements nourris, puis arrive son tour :

- …et enfin, je félicite Messieurs Alphonse Méro et Eugène Crapet, nos formidables athlètes vainqueurs de la course d'aviron !

Alphonse s'avance alors, persuadé que son ami le suit. Mais quand il se retourne, Eugène n'est nulle part en vue. Déstabilisé, il lève son verre avec incertitude. S'il veut faire son discours, il sait que c'est le moment où jamais. Il se lance :

- Mesdames, Messieurs, je suis très honoré de me tenir devant une compagnie d'une telle qualité. Si je suis venu ce soir…

Il a l'impression que personne ne l'entend, que sa voix se perd au milieu du vacarme ambiant.

- Si je suis venu…

La fatigue pèse sur ses épaules, l'alcool lui monte à la tête, les mots s'évanouissent. Il essaie de penser à son frère, de penser à la guerre, à Mr Béranger, à ce maudit système de remplacement. Eugène saurait trouver les mots, lui.

- Si je suis venu ce soir, c'est pour dédier cette victoire à mon frère, mort pour la patrie !

Là-dessus, il porte son verre à ses lèvres, signifiant la fin de son intervention. Il n'a pas eu le courage d'en dire plus. Il n’a pas été capable. Malgré les applaudissements enthousiastes saluant son émouvante dédicace, il a honte. Il se sent misérable, il a l'impression d'avoir trahi son frère. Quand le calme revient, le Duc reprend la parole :

- Chers amis, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une excellente soirée. Que la fête continue !