Le vieil homme avec AnneNouvelle - Coup de cœur du jury

De BERGZOLL Christian
 

Mardi dernier, un saint mettait du vert sur les façades du centre ville. Un saint sympathique, porteur de trèfle qui explique la Trinité : un auréolé de l’île Saint-Honorat ? Non, ils étaient deux, maire et consul général honoraire, Anne voulait que je voie ça, que j’entende, ici, de la musique celte transformer ce rivage en côte irlandaise. « Ton prénom est Patrick, répète-le, répète-le », riait-elle. Et les autres quartiers, plongés dans l’obscurité blafarde de l’éclairage public, dans quels bruits nocturnes ont-ils eu droit de faire la fête ? Et moi, dans le noir absolu de tous mes instants égarés, ai-je bien accompagné cette… ? Petite-fille ?

Mercredi, elle a voulu que je passe sous les nuages électriques de l’espace enfants, dans la médiathèque Romain Gary, que je me pose sur un pouf orange, que je caresse du doigt des DVD et que j’observe, à travers les vitres, ces visages étrangers qui s’initient à notre langue. « Lis, lis sur leurs lèvres, c’est de la poésie qu’ils récitent pour améliorer leur diction », répétait-elle.

Et les grilles, en face, qui isolent le quartier à accès contrôlé, c’est de la prose ? Je n’ai pas demandé si, maintenant, en ville, les habitants se protègent de ces étrangers qui apprennent nos mots, nos valeurs. Nos maux, nos voleurs ? Je crois que nous sommes logés, Anne et moi, temporairement, dans une résidence, comme ça, sécurisée, avec des caméras qui enregistrent tout : les films sont-ils C.D…, cédés, ensuite, à l’une des médiathèques de la cité. Étiquetés, classés comme ultimes documentaires d’une espèce en voie de disparition ? Même sur roues, elle se déplace de plus en plus mal, dans le confinement des murs, cette espèce excessivement dominante à laquelle j’appartiens de moins en moins. Même sur roues…

J’ai lu l’information municipale sur un panneau publicitaire : des heures gratuites de parking, au centre ville, quand les automobilistes peuvent prendre le temps d’être badauds, piétons, agrégés en foule disponible, manipulable. Consommateurs. Somatisés ?

Aujourd’hui, quatre-vingt-huitième jour de l’année, 22 mars, journée mondiale de l’eau. Veuf sans soif. Mais elle insiste : « Bois, bois, c’est important, sans attendre la canicule, juste pour t’habituer ».

Est-ce pour l’honorer ou la faire disparaître que le soleil est si chaud sur la plage ? Depuis quand l’est-il, depuis quand ai-je quitté la nuit bariolée de vert comme une aurore boréale égarée dans le Var ?

Quel atterrissage ai-je vécu ? Au pied de la butte de Saint-Cassien ? Entre Mandelieu-la-Napoule et la Bocca ? Entre la Frayère et le Béal, ou plutôt près de la Siagne, sur le lac aménagé pour les hydravions ? Avec elle, je m’y suis baigné, jadis, au clair de lune. Nus, nous avons couru jusqu’au golf, fait l’amour sur le green et couru encore, jusqu’à la voie ferrée, pour voir filer, comme des lucioles en cortège, les compartiments couchettes et leurs loupiotes. Impossible aujourd’hui.
Suis-je arrivé dans un wagon ? Depuis Austerlitz, le 2 décembre, à cause de Napoléon ? Non, il n’y a plus ni train bleu, ni train de nuit, ni même empereur de retour de l’île d’Elbe, en escale, sur les marches de la chapelle devenue Notre-Dame du Bon Voyage. Je venais, avec elle, dans cette église, jadis, me nourrir l’âme des grandes orgues. Savoir que les mots amour et orgue changent de sexe quand ils passent du singulier au pluriel, ça me trouble encore maintenant.
Dans un wagon ? Comme une marchandise ? On dit bétaillère pour les animaux, voiture quand ça transporte des humains. Voiture ?
Suis-je arrivé déguisé ? Mi-novembre ou plus tard ? Au volant d’un véhicule qui fendait une foule ? En franchissant un péage privé de barrières ? Celui de l’A8, bien sûr, mais lequel ? Le 42, Mougins ? Le 41, la Bocca ? Ni l’un ni l’autre, trop de bouchons…
Suis-je arrivé conducteur ou passager ? Ébloui par des gilets fluorescents ou par le soleil rasant l’horizon ? Je me garde bien de chercher quand, comment et par où j’ai pu accéder à la ville, je sais que je ne trouverai pas.
Mais je conserve intégralement les instants et les lieux qu’elle épingle à la trame déchirée de mon existence. Une pluie de confettis, découpés dans un espace-temps, virevolte aujourd’hui dans cette ville. Je suis avec elle, je suis avec Anne. Mais laquelle ?

Combien de mouroirs m’a-t-elle présentés ? Aucun, bien sûr, de son point de vue ! Je les ai tous visités. D'abord sur l'écran, il suffit de frapper quelques lettres, un sigle, en fait, dont j'ignorais la signification avant de fuir la capitale avec elle : EHPAD, Établissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes. Dans les cinq dont j'ai franchi le seuil, la première impression ne s'est pas démentie, ça sent le provisoire, puisqu'on héberge, on n'accueille pas, ça sent le parking avant la casse, le tri sélectif, l'urine dans les couloirs, la bave sur les accoudoirs, l'épuisement sur le visage du personnel qui est surtout collectif, en roulement, comme des zombies affichant un sourire de convenance, une sympathie de commande, une lassitude infinie.
Qu’on puisse voir la mer, les palmiers, l’autoroute ou rien du tout – il y a des chambres sans fenêtre… -, ça ne dispense jamais de croiser, plusieurs fois par jour, ces êtres, parfois désespérément courageux, parfois discrètement féroces, ces salariés, souvent précaires, payés, souvent très peu,  pour empêcher les condamnés à mort de fuir.
Ça me rappelle les visages des bagnards volontaires qui travaillaient à la chaîne et que l'on incitait à sourire aux objets qu'ils devaient assembler, pour que leur poste de travail garde une dimension humaine, une valeur ajoutée à la matière inerte : un truc de psychosociologie du travail, une recette étatsunienne ou nipponne, exportée, en fin du millénaire précédent, dans le but, jamais atteint, de rendre les opérateurs plus performants que les robots.
Oui, parfois, dans mon crâne en vrac, des pans entiers de mon activité professionnelle passée dressent le décor qui se superpose au présent, le brouille, le complique : l'analogie entre les aides-soignantes et les ouvriers spécialisés ? La blouse unicolore, l'uniforme…

Comme elle ne m’a pas convaincu d’être enterré vivant ici, Anne, elle m’accorde une journée sans but, mais qu’elle tranche déjà en deux par un repas programmé : « vendredi, on mangera du poisson, c’est bon pour ce que tu as, le poisson ». Elle imagine sans doute qu’en me promenant à travers la ville, ça me rendra plus souple. Aujourd’hui, journée de l’eau : plus malléable, peut-être…

Au rond-point de Thalès, je me suis mordu les lèvres, j’ai grogné pour ne pas hurler, parce que la sculpture d’Albert Féraud autour de laquelle nous tournions, semblait éclater dans le soleil couchant. Elle n’a rien remarqué, Anne, tant mieux. Il aurait fallu que j’explique le bombardement du mercredi 23 août 1944.
Quelle idée d’aller humer la mer alors qu’on est autorisé à ne sortir qu’une heure par jour depuis le débarquement ! Elle a subi, Anne, ma course effrénée, en vélo, pour nous mettre à l’abri dans ma cave. Subi… ? Échappé ? Au vacarme du port de plaisance où sombraient les symboles d’une richesse compromise, corrompue : yachts, voiliers, ceux de 44, coulés, dressent leurs mâts vers le ciel pour réclamer, en vain, miséricorde. Et ceux d’aujourd’hui, qui s’exhibent ?

En passant, j’ai fait un clin d’œil à l’ange offert pour célébrer la fraternité, militaire et provisoire, franco-russe, de la première guerre mondiale. Un clin d’œil à cet asexué, doré, brandissant sa palme « … en signe d’amitié et de respect… » : j’ai eu le temps de lire ça, sur le bandeau, à ses pieds. Un être ailé, devant le Carlton qu’avait inauguré un Grand Duc. En mâchant ces pensées d’un grommellement inaudible, je me suis demandé si le fils du vice-roi du Caucase, chassé, exilé parce qu’il épousa la descendante d’un esclave camerounais, si ce fils était devenu rapace dans les forêts qui surplombent la ville ou simplement l’âme figée de cette statue de bronze de trois mètres de hauteur…
Anne, ma mie, ma douce ? La mère de mon fils ? La fille de mon fils ?

« C’est toujours fastueux, n’est-ce pas ? » Elle attend quelle réponse, Anne ? Un acquiescement béat, pour cette enfilade de voitures luxueuses que nous longeons sans nous arrêter, pour ces façades derrière lesquelles des anonymes se courbent servilement devant des monstres de la finance, du pétrole ou du crime organisé ? Avec un simple « oui », je lui épargne mes commentaires sentencieux : ce que je sais de cette ville où je suis né, de ses anges et de ses démons.

Elle marque un arrêt devant Amphitrite, cette chose vert-de-gris, vigie du port Pierre Canto. « Elle me ressemble, cette sirène, non ? » Est-ce à moi de le dire ? Écailles sur les jambes, cheveux mal peignés, torse nu, bombé, pour s’opposer à quelque chose plus que pour plaire, oui, ça ressemble aux femmes d’aujourd’hui… Mais Anne n’est pas…

Au square Reynaldo-Hahn, je trempe mes doigts dans le bassin, et, comme hippocampes, dauphin ou poissons de bronze, je tente d’asperger le corps dévêtu de la femme accroupie au milieu de la fontaine. Nous faisions ça, avec Anne.

Au square Mérimée, je m’accroupis au pied d’une cactée, un cierge planté d’épines qui se ramifie et me cache un homme si semblable à… Il tend son bras vers la tête d’un cheval fougueux et veut lui passer un licol. Oh ! Oui, je le reconnais, il me terrifie, ce jeune vainqueur, avec sa puissance et son désir de soumettre l’animal. J’ai envie de hennir, de galoper, de retourner dans les herbes grasses de ma jeunesse : il est moi, cet homme, il est moi, cet étalon…
Assis sous la lune, près du monument, je lui racontais parfois cette duplicité, cette ubiquité, cette schizophrénie. Anne, malicieuse, m’apaisait : « tu veux maîtriser ceux qui t’entourent et tu veux être sans entrave, tu n’es qu’un homme normal, finalement. Ceci étant, je préfère être ton écuyère que ta jument… »

Il faut que j’accepte de me dissoudre ici plutôt qu’à Paris, vieil homme sans Anne, vieil homme avec Cannes…