Loin de leurs cages chantent les oiseauxNouvelle - Prix spécial Écriture poétique

De TAPIA Morgane
 

Confinement, quel mot étrange. Tout est épais dans ce mot ; la solitude écrasante qu'il implique, son bruit de silence, finement menteur, qui isole et qui cloître. Dans les rues mortes de ma ville, j'entends mon cœur battre. Et le chant des oiseaux.
Ils n'avaient pas disparu, ils ne sont pas revenus. Ces musiciens à plumes ont toujours été là, jouant pour nous un concert inaudible comme une répétition. Ils se cachaient, engloutis par le tumulte de nos vies rugissantes, tout comme je me terre dans ces rues désertes où pourtant chaque jour quelqu'un me croise.

Le boulevard Alexandre III n'est plus qu'une ligne de partition abandonnée que seules les notes des oiseaux habitent. Ils raisonnent, insolents de vie, dans le clocher à bulbe d'une église complice.
Je ne viens pas d'ici et pourtant, mes souvenirs peuplent l'avenue, possèdent la ville, inventent la vie et le bruit des souliers.
Étranger funambule sur une ligne blanche, le goudron transpire et colle à mes chaussures. Privé de la douceur des pas, de la pression des voitures, il s'accroche à mes bottes. Alors je les laisse là, dans une étreinte, semelles lasses enlacées à la peau moite de la route.

Le vieux théâtre déclame des tirades apprises par cœur à ses colonnes endormies. Quelques visages fuyants hantent pourtant l'avenue ; leurs yeux craintifs et sourds m'évitent. Des pans de tissus colorés masquent leurs bouches rendant ainsi sa voix aux façades de la ville.
Un homme arrive au loin, il me sourit et je veux le boire. Il ne changera pas de trottoir. Résistant et bagnard, compagnon d'armes en guerre contre la réclusion, nous nous frôlons sous un tunnel et sans un mot, il devient mon ami. Je lui rends son sourire. Un goéland pleure de colère face à une boulangerie fermée à la sortie du passage.

L'air marin guide ma promenade. Je déambule pieds-nus entre les immeubles bourgeois et ces maisons de pierres anciennes rongées par le vent et le sel. Une tonnelle de glycine naissante fait de la balançoire.
Et soudain le port du Moure Rouge s'étend devant moi, comme un chat centenaire rond et roux. Joueur, il veut que je lui gratte le ventre ; un petit phare vert et blanc tient droit entre ses pattes. Le ronronnement des vagues qui sautent le long des digues de pierres rougies m'invitent à la baignade, quand approcher la mer nous est aujourd'hui interdit. Sous un soleil paradoxal, Cannes a sorti les griffes.

Un petit stand de pêcheur sur ma gauche, cinq personnes tout au plus ; c'est une fourmilière. Dans le désert sans sable de ce parking sans voiture, cinq personnes c'est une foule. Petits insectes disciplinés, les uns derrières les autres, respectant les distances, masqués, gantés. Aseptisés. Ces quelques braves petits soldats en uniformes ne m’intéressaient pas ; je reprenais ma balade sous les coups de clairon d'un soleil militaire.

Le bonheur à l'odeur de la plage. De cette plage-là surtout, discrète, si proche des îles qu'on croirait les toucher. Inaccessibles jumelles en robes de sel, les sœurs Lérins me toisent. En signe de reddition, je détourne le regard. Et il se pose comme une mouette sur un mât, s'accroche à cette jeune fille qui contemple la mer.
Ses cheveux de sable grignotent la plage plus que les algues. Assise sur un muret de pierre, ses pieds fins écrasaient de petites dunes. Je m'approchais, inaudible comme un frisson sur la peau ; il n'y avait plus qu'elle et les oiseaux.
Dans ce désert humain, je la pris par la main. Son sourire a peuplé mon cœur. Et j'ai goûté ses lèvres en rêve, comme on plongerait dans l'eau. Elle embrassait comme une fleur se désaltère dans un vase. On a besoin d'aimer, de toucher, de sentir, de caresser. De boire l'autre comme un cactus pour gorger nos cœurs secs.
Elle s'en va, elle « rentre », comme un crabe dans le trou de son rocher. Elle n'a plus le droit et ne veut pas rester. La plage est vide et même les poissons ont soif. Me voilà confiné à l'air libre, la solitude me gifle plus fort que ce soleil au zénith. L'asphalte s'embrase et je cours pour ne pas me brûler.

Le feu consume le goudron rouge qui longe Bijou Plage. La lave coule, se divise en une multitude de petits chemins à travers les roses. La capitainerie contemple l'incendie les pieds dans l'eau. J'ai atteint la roseraie en quelques secondes, un vent de liberté se propage jusque dans les bassins à daurades.
D'ordinaire, les enfants m’indiffèrent. Mais quel spectacle, ces éclats de joies qui roulent à vélo à travers les bourgeons timides qui peinent à éclore. Leurs éclats de rire font pousser les fleurs. Elle est ici la vie, bruyante, criante, rêveuse. Le poids de mon regard ne leur fait aucun mal, pose quelques pétales rouges sur leurs fronts et leurs joues, puis s'envole. Je n'existe pas pour eux ; dans leur monde un vélo est un cheval. Et ces rosiers épineux font cent mètres de haut.
J'existe tout de même un peu, pour cette mère fatiguée qui ne sent plus le parfum des roses. L'insouciance est un bonheur qui ne s'improvise pas. Je voudrais la prendre dans mes bras, lui dire que pour elle ça ira. Je la caresse du bout des yeux et lui promets tout un été à respirer des champs en fleurs. Puis je poursuis ma route.

Je suis loin de chez moi, je n'en ai pas le droit. Je fais ce que je veux et c'est bien pour cela que vous ne m'aimez pas. Je cours vite sur l'esplanade déserte. La Croisette est nue, privée de ses atours, il ne reste d'elle que du béton et du sable. Quelques chaises bleues discutent sous les palmiers. Elle est belle, comme une femme sans maquillage.
Les coureurs perturbent de leur foulée le sommeil de la route. Leurs respirations haletantes m'enchantent. Et si aucun ne me voit, tout le monde m'étreint. Leurs efforts transpirants sont une ode à la vie, j'enlace leur présence. Sans la mer, les oiseaux et les hommes, nous entendrions couler la sève jusqu'au cœur des palmes.

En chef d'orchestre, le Pantiero dicte la musique des bateaux. La danse des cordages qui claquent contre le mât de voiliers immobiles m'emporte. Je tangue, je m’assois sur un banc. Une symphonie, un ballet, Cannes tremble et je m'éparpille. Il fait chaud, il fait vide. Je brille et le prochain badaud qui s'allongera sur ce banc dégustera avec moi une tranche de lumière. Le parvis de la mairie a pris congé face à la mer.
Plus loin, mes pensées ermites raisonnent tel un chœur d'église sous le préau délaissé du marché Forville. Seuls quelques oiseaux, toujours, volent de colonne en colonne, piaillant comme des marchands. Un pissenlit pousse en silence entre les brisures du goudron. Petite racine coriace, je t'admire un instant. Et soudain le carrelage se couvre de boutons jaunes et les bacs à poissons deviennent des jardinières.

Vous êtes en guerre, je me promène. J'emprunte une petite rue pavée au pied de la vieille ville. L'une de ces rues étroites où le linge sèche à l'ombre et les volets parlent provençal. Quelques chats de gouttière mangent dans des gamelles laissées dehors, devant des portes de bois closes et colorées. Un olivier dans son pot de terre cuite appelle le soleil en vain ; il ne reviendra pas avant demain midi.
Je continue de monter, le Suquet est une ascension ; jolie et sévère. Le labyrinthe de ses couloirs d'un autre temps est une épreuve au printemps. Un calvaire en été. Le lierre grimpe plus vite que moi sur les façades orangées des maisons.
Au détour d'une ruelle je croise un vieil ami, un immense bougainvillier, aux branches recouvertes d'un millier de fleurs fuchsia. Il escalade sans relâche, depuis toujours, le long du vieux crépi abimé de son immeuble. Il engloutit le mur, le grignote pierre par pierre, il grandit à l'épreuve du ciment. Il me chuchote du bout des feuilles que bientôt il pourra voir la mer.
Les plantes en pot, semées au hasard dans le dédale des marches, sont prisonnières de ce pot. A jamais confinées à leur place, a-t-on déjà entendu les hortensias se plaindre ? Les brins d'herbes règnent sur la ville. Et soudain un éclat de vie.

Une dame minuscule dans un jupon couleur lavande. Petite fille du quartier, autrefois elle montait en courant jusqu'au musée de la Castre. Aujourd'hui, le clocher de l'abbatiale lui semblait inatteignable. Son petit chariot à roulettes butait à chaque marche, et la vieille suquetanne devait le soulever à la force de ses bras de liège.
Ses doigts sciés par le poids de ses courses, je me devais d'intervenir, même sans en avoir le droit. Ne me jugez pas, elle a besoin de moi, il faut bien que je la soulage. Elle hante péniblement cette ruelle depuis quatre vingt-neuf ans. Alors je la prends sur mes épaules ; elle m'enveloppe comme un châle. Une étole douce et froissée. Grâce à moi, elle gravit quatre par quatre les marches de pierres polies par les pas de son enfance. C'est une délivrance ; son rire fait gondoler la place.
Une porte en fer sous un figuier ; j'entre chez elle sans y être invité. Elle trompe l'agueusie dans la confiture d'abricot. En secret, je partage un café, y trempe mes tartines. Puis je la quitte, sans la quitter vraiment.
Le soleil en noyau de pêche tendait ses bras en filament par la fenêtre de la cuisine. Au sol, les tomettes envieuses prenaient nouvelles des volets bleus. Un moineau en costume se pose sur le rebord, entre le thym, la menthe et le basilic, puis retourne aux nuages. Alors je saute par la fenêtre.

Virus, quel mot brutal. Il nous frappe sans état d'âme ; un goût de sang et de poussière. Épidémie, pandémie, endémie, mots d'aiguilles et sentences ; un tribunal entier sous un pin parasol.
Tous ces mots sont mes prénoms, j'ai si mauvaise réputation. J'épouserais bien une hirondelle ; en portant un si joli nom vous m'abriteriez sans peur sous les tuiles de vos maisons.

Mes plumes et mes racines encagées au dehors, je ne suis qu'une feuille mourante sur le pas de vos portes closes. Tous vos balcons, un jour, applaudirons ma ruine. Et pourtant de cette ville qui se dérobe à moi, ne restent que les arbres et le chant des oiseaux.