Gemmes précieusesNouvelle - 1er Prix

De VECCHI-MULLER François
 

2020 serait l’année du renouveau pour Marina. Elle l’avait décidé.
Le 7 janvier, elle décida que plus rien ne la retenait à Deauville. Direction Cannes.

Deux mois plus tard, en s’asseyant dans son nouveau canapé, Marina était persuadée d’avoir pris la meilleure décision de sa vie.
Tout lui plaisait. Son canapé bien sûr, son salon, son appartement, son immeuble, sa rue, sa nouvelle ville. Cannes.

Cannes n’était pas une destination par hasard. Elle connaissait bien la ville pour y être venue rendre visite à Sophie, une de ses amies d’enfance. C’est d’ailleurs par son intermédiaire qu’elle avait eu vent d’un poste vacant dans la boutique de la grande chaîne de joaillerie à laquelle elle appartenait déjà. Trouver un appartement à Cannes fut simple. La première agence contactée lui proposa un trois pièces avec vue sur le Suquet et libre de suite.
Marina devait prendre son nouveau poste dans quatre jours.
Elle sortit pour profiter de la soirée et flâner en ville. Cela ne faisait que deux ans qu’elle n’était pas venue à Cannes mais cela lui semblait une éternité. Elle traversa le pont des Suisses, et plongea dans l’ambiance de la rue St Antoine un samedi soir de mars où le printemps pointait déjà son nez.
Rue Félix Faure, elle découvrit une autre ville. Elle s’extasiait devant les terrasses bondées jusqu’à la rue Hoche. Dolce vita cannoise. Chaque pas confirmait sa décision. Elle serait heureuse ici. Sans aucun doute.
Elle dîna en terrasse entre la rue des Serbes et Hélène Vagliano, puis déambula sur la Croisette où elle s’assit quelques minutes pour regarder la mer.

Deux jours plus tard, le confinement était instauré. Sa prise de poste n’était pas remise en cause mais ne pourra intervenir qu’à la réouverture. Marina venait de basculer, comme tous les Français, dans un monde nouveau, surréel, à inventer. Elle venait d’arriver dans une des plus belles villes de la Côte d’Azur et n’avait même pas la possibilité d’en profiter.

Le lendemain, on sonna à sa porte. Elle ouvrit à un jeune homme élégant, fin de trentaine qui prit bien soin, elle le remarqua parfaitement, de garder ses distances et d’être à plus d’un mètre d’elle.

- Bonjour, je m’appelle Raphaël, vous avez emménagé dans l’immeuble le week-end dernier n’est-ce pas ? Quelle poisse ce confinement ! J’habite dans l’appartement au-dessus, sous les toits et, malgré tout, je voulais vous souhaiter la bienvenue. J’espère que vous êtes bien installée en tout cas.

Surprise mais touchée par l’attention, Marina ne sut pas trop quoi répondre et se sentit particulièrement gauche dans son pantalon de jogging, son débardeur usé et avec ses cheveux noués par un simple crayon à papier, par cette magie que seules les femmes élégantes maîtrisent.

- Euh… C’est très gentil de votre part, merci beaucoup. En effet, je suis arrivée samedi dernier et j’avoue que je me suis faite un peu piégée par ce confinement, comme tout le monde d’ailleurs je crois, lui répondit-elle sans réfléchir.

- Oui en effet et je crois que nous en avons pour plus longtemps que les autorités veulent bien le dire. Écoutez, je vous laisse mon numéro de téléphone, n’hésitez pas si vous avez besoin de quoi que ce soit.

Raphaël lui tendit un bout de papier où était déjà inscrit son numéro. Elle referma la porte avec une impression bizarre. Elle avait tout de suite senti quelque chose de particulier chez cet homme, un mélange d’élégance et de charme délicieux, tout en retenue. Le genre de sentiment qui la faisait se sentir immédiatement ridicule dans sa tenue domestique sans même qu’il n’ait eu le moindre regard ou le moindre geste inopportun.
Le soir même elle lui envoya un SMS pour le remercier de sa démarche. Quelques échanges plus tard, ils convinrent d’aller se promener ensemble dans quelques jours durant l’heure et le kilomètre autorisés pour prendre l’air. Après avoir longé le square Mistral, fermé, il lui fit découvrir le nouveau bord de mer et les installations sportives devant les restaurants clos du boulevard Jean Hibert. Ils prirent l’habitude de s’appeler le soir, jusqu’à tard dans la nuit. L’ambiance particulièrement anxiogène de la situation les encouragea à se confier un peu plus chaque jour. Leur entretien téléphonique nocturne d’un appartement à l’autre devint un rendez-vous incontournable, encouragé par leurs insomnies respectives.

Chacun de leur côté, ils s’étaient posés la question à eux-mêmes de savoir pourquoi ils ne passaient pas simplement leurs soirées ensemble plutôt qu’au téléphone. Mais finalement, ils sentaient déjà qu’en se promenant ensemble ils transgressaient les règles du confinement. Et puis, Marina n’était pas prête à laisser entrer un homme chez elle.
Leurs conversations servaient à évacuer toute l’angoisse grandissante de jour en jour.
Leurs discussions duraient des heures et ils se sentaient bien tous les deux, commençant à échanger beaucoup plus que de simples voisins.

Un soir où il l’aidait à porter son sac de courses, remontant les trois étages sans ascenseur de leur immeuble, Marina réalisa quelques minutes plus tard qu’une des boucles d’oreilles en diamants avait disparu. Elle avait sorti sa parure quelques heures avant et l’avait laissée posée sur la petite étagère juste à côté de la porte. Elle ne comprenait pas comment l’une des boucles avait bien pu disparaître jusqu’au moment où elle se souvint qu’elle avait laissé Raphaël seul sur le pas de la porte tout à l’heure lorsqu’elle était allée chercher sa veste dans le salon. Il ne lui avait fallu qu’une fraction de seconde pour la prendre. Mais bien sûr, c’était évident.
Elle était furieuse ! Furieuse et déçue surtout. Atrocement déçue. Mais comment avait-il pu lui faire ça ? Elle commençait vraiment à s’habituer à être quelqu’un qu’il aimait.
Fidèle à elle-même, tout bascula en vingt minutes. Elle lui envoya un SMS laconique et définitif.

- Je ne te pardonnerai jamais ce que tu as fait. Terminé ! Plus aucun contact avec moi.

Raphaël lui envoya des SMS, essaya de l’appeler, glissa même des lettres manuscrites sous sa porte. Rien n’y fit. La seule chose qu’il s’interdit de faire fut de tambouriner à sa porte comme un forcené. Il n’avait aucune idée de ce qui se passait mais si Marina réagissait ainsi et qu’elle ne voulait même pas lui répondre au téléphone ou à ses SMS, frapper à sa porte et crier n’aurait servi à rien si ce n’est à renforcer la muraille de Chine que Marina avait construit autour d’elle à son égard.

Toute la fin du confinement se déroula dans un silence et une tristesse absolue pour l’un comme pour l’autre. Marina trouva du réconfort auprès de son amie qu’elle avait régulièrement au téléphone, cherchant à comprendre pourquoi elle s’était encore trompée sur un homme. Il lui plaisait beaucoup. Pourquoi avait-il fait ça ? C’était tellement dommage, pensait-elle.

Raphaël, quant à lui, s’enferma chez lui et vécu dans un silence morbide, ne sortant que pour pratiquer un jogging salvateur, dans les règles de sorties autorisées où il s’épuisait moralement et physiquement pour surmonter l’incompréhension et la tristesse d’avoir perdu une femme magnifique et avec qui des discussions interminables et intelligentes étaient faciles et naturelles.

Quand arriva la fin du confinement presque un mois plus tard, Marina n’avait pas cédé. Elle avait enfermé Raphaël dans un néant duquel il n’était pas question qu’il sorte. La seule chose à laquelle elle pensait à présent, c’était la soirée prévue par son amie. Outre commencer enfin son travail, elle allait revoir des gens, son amie particulièrement, et sortir de cet enfermement mortifère et anxiogène. Elle mit deux heures à se préparer, lissant ses cheveux soigneusement, choisissant ses bijoux avec soin. Comme d’habitude, elle avait du mal à mettre ses boucles d’oreille, satané trou d’oreille qui s’était refermé comme d’habitude durant ces dernières semaines. C’était toujours la même histoire quand elle ne mettait pas de boucles d’oreilles durant quelque temps. Elle était en retard. Au moment de sortir de chez elle, elle laissa tomber les clefs qui glissèrent derrière le petit meuble dans l’entrée. Marina se baissa pour les ramasser. Un éclair brillant derrière le meuble attira son œil.
Sa boucle d’oreille.
Raphaël ne l’avait donc pas volée…
Tout s’embrouilla dans son esprit. Quelle cruche elle avait été. Incapable de remettre en question ses certitudes, persuadée qu’elle était qu’elle avait été une fois de plus trahie par un homme.
Et en plus, elle allait devoir s’excuser ! Ça, ce n’était vraiment pas son truc. Bon, pas grave, elle verrait ça demain. Elle était déjà en retard. De toute façon, douze heures de plus ou de moins…
Quinze minutes plus tard, elle sonnait à la porte de chez son amie, une modeste villa au-dessus du quartier Ranguin. Elle lui ouvrit en criant de joie, tout au bonheur de la revoir après tant de semaines d’interdiction. Enfin elles pouvaient retrouver un peu de proximité humaine amicale.

- Viens Marina, je suis tellement heureuse que tu sois là ! Ça me fait tellement plaisir, lui dit-elle véritablement enjouée. Bon, j’espère que tu ne m’en voudras pas mais j’ai invité également un copain de Mathieu ce soir. Tu vas voir, je suis sûr que vous allez bien vous entendre, c’est un intellectuel comme tu les aimes, termina-t-elle en souriant avec un clin d’œil complice et évocateur.

Marina n’écoutait déjà plus.
Là, dans le salon, au bout du couloir, elle vit Raphaël qui discutait avec son ami Mathieu. Même s’il était de dos, elle le reconnut tout de suite. Lorsque son amie l’appela pour lui présenter Marina, il se retourna et blêmit.

- Raph’, tiens, je te présente Marina, dit-elle. En plus, je crois que vous habitez le même quartier, c’est ça ?

Ni lui, ni Marina n’étaient capables de prononcer le moindre mot.
Marina sourit.
Finalement, les excuses n’allaient peut-être pas attendre douze heures.