BogieScénario - 1er Prix

De SANTOS-CHANTILLY Alexandre
 

Court-métrage, 14 min

1. EXT/JOUR. VIEUX PORT

Ouverture au noir sur le port, l'océan, sous un soleil délicat. Une grande impression de sérénité se dégage de l'horizon… Jusqu'à ce que :

VOIX DE JEUNE FEMME
(hors-champ, autoritaire mais non sans douceur)
Madame Simonon, vous êtes pas déjà sortie ?

Madame Simonon, 75 ans, est assise sur un banc face au Vieux Port, serrant contre  elle un sage carlin au pelage noir. Elle a un look apprêté sans être guindée, avec ses cheveux détachés, ses vêtements confortables… Des écouteurs dans les oreilles, l'attitude béate, elle ne semble pas avoir entendu la femme près d'elle dont la main vient lui tapoter l'épaule.

MADAME SIMONON
(ne sursaute pas, assez zen)
Ah bonjour !

Madame Simonon retire ses écouteurs qui crachent une musique brutale, du métal très dur. On découvre enfin la femme qui l'a interpellée, c'est une agente de police municipale en uniforme, entre 25 et 30 ans, athlétique, debout à côté d'elle.

L'AGENTE DE POLICE
La vache c'est quoi que vous écoutez là ?

Madame Simonon pose le baladeur, un vieux modèle MP3, sur le banc.

MADAME SIMONON
Du death metal, vous connaissez ? C'est ma petite-fille qui m'a fait découvrir, ça me détend.

L'AGENTE DE POLICE
Ça me taperait sur le système à votre place. Vous avez votre attestation de sortie ?

La septuagénaire sort de la poche de son pantalon un papier froissé et le tend à l'agente de police. Cette dernière le déroule, découvre une page de catalogue de supermarché arrachée sur laquelle est  griffonnée l'attestation. L'agente est contrainte d'incliner le papier à plusieurs reprises, Madame Simonon ayant rédigé de sorte à ne pas écrire sur les images de produits mais tout autour… La policière se plie à l'exercice un peu agacée, bien qu'on la devine coutumière des excentricités de la dame.

L'AGENTE DE POLICE
D’après ce que vous avez indiqué vous êtes sortie à 16h36. Il vous reste donc…
(Elle consulte la montre à son poignet)
Dix minutes.
(Madame Simonon acquiesce)
Et après rentrez, tous les jours je vous cours après…

MADAME SIMONON
Ça va, j'habite juste à côté.

L'AGENTE DE POLICE
C'est pas la question. Vous faites partie des personnes à risque.

MADAME SIMONON
Les vieux. Mais vous aussi vous êtes à risque.

L'AGENTE DE POLICE
Ah bon ?

MADAME SIMONON
Les policiers font partie des plus exposés.

L'AGENTE DE POLICE
C'est notre métier.

MADAME SIMONON
Je suis à la retraite, considérez que d'être vieille c'est aussi mon métier.

L'agente sourit avec une certaine tendresse : il est évident qu'elle connaît cette femme depuis quelques temps déjà.

L'AGENTE DE POLICE
Je repasserai dans une petite demi-heure je pense. Si vous êtes encore là, je vais devoir vous verbaliser…

MADAME SIMONON
Je sais, je sais.

L'AGENTE DE POLICE
(lui rendant le papier froissé)
Et si vous aviez un truc plus lisible la prochaine fois ce serait sympa.

MADAME SIMONON
Papier libre c'est papier libre !

Moue circonspecte de la policière, Madame Simonon répond par un clin d’œil, puis elle tourne son regard vers l'océan.

MADAME SIMONON
J'aimerais bien être seule maintenant, il doit me rester que huit minutes avec vos histoires…


L'agente s'éloigne, rejoint un collègue posté à quelques mètres plus loin, invisible jusque-là. Madame Simonon contemple l'horizon. Son visage se voile d'une très fugace tristesse, qu'elle chasse en fermant les yeux et en prenant une grande inspiration. Elle pose ensuite le chien au sol, se lève et s'éloigne à son tour, le carlin la suivant sans laisse docilement… Mais elle oublie le baladeur MP3 sur le banc.
 

2. INT/JOUR. APPARTEMENT – SALON

Sur un écran de télévision dernière génération, une scène du film Key Largo avec Humphrey Bogart. Madame Simonon est assise sur un beau fauteuil en cuir, au milieu d'un salon donnant directement sur la porte d'entrée de l'appartement. Elle dévore un saladier de popcorn, tandis que le carlin est à ses pieds, assoupi.
La septuagénaire a l'air captivé par un film qu'elle paraît connaître par cœur, pouvant finir certaines répliques des personnages. Le volume sonore est anormalement élevé, les fenêtres ouvertes mais les rideaux tirés pour plonger la pièce dans la pénombre, effet cinéma à la maison.
Peu à peu se fait entendre une voix d'homme, de manière indistincte, émanant de la rue. D'abord Madame Simonon ne la perçoit pas, puis elle finit par mettre en pause à l'aide de la télécommande, se lever, aller à la fenêtre.
La rue dans laquelle elle vit, la rue Meynadier, est très étroite : en poussant le rideau elle voit directement son voisin d'en face, à sa fenêtre, une cinquantaine d'années, l'accent chantant du sud-est.

LE VOISIN D'EN FACE
Nadine ça a l'air bien ton film mais on entend dans toute la rue…

MADAME SIMONON
Excusez-moi Roland, le cinéma me manque…

LE VOISIN D'EN FACE
C'est festival tous les jours chez toi en ce moment !

MADAME SIMONON
J'aime bien écouter fort… Je suis désolée, je vais mettre mes écouteurs comme ça je suis sure de déranger personne !
(Tout autour d'elle, comme pour s'adresser à l'ensemble du voisinage)
Désolé tout le monde hein !

Le voisin lui fait un pouce en l'air, Madame Simonon un signe de la main avant de refermer les rideaux et la fenêtre. Elle s'apprête à quitter son appartement et s'arrête net, visiblement troublée par quelque chose.

MADAME SIMONON
Merde !

Elle se précipite hors de l'appartement en fermant derrière elle… Mais mal, la porte reste entrouverte. Quelques secondes s'écoulent, puis on voit la porte s'ouvrir, comme tirée, hors-champ, par le bas. Enfin on entend, toujours hors-champ, les pas du chien dans le couloir.
 

3. INT/JOUR. CAGE D'ESCALIER

Début d'une séquence de montage avec du death metal en off.  Madame Simonon descend les escaliers de son immeuble en trombe, arrivant au rez-de-chaussée. Elle se dirige vers la loge du concierge et constate que ce dernier a laissé un mot sur la porte, grossièrement rédigé au stabilo vert sur une feuille blanche : « Parti faire les courses pour mon flan de la semaine chers voisins, je vais vous régaler !"
Madame Simonon à une brève moue de dégoût qu'on devine régulier…
 

4. EXT/JOUR. RUE

Madame Simonon dans une rue Meynadier vide. Elle passe son regard sur toutes les boutiques, fermées. Elle s'approche d'une boucherie en particulier, dit quelque chose de couvert par la musique rutilante en extra diégétique, colle son visage contre la vitre, constate que tout est éteint…
Elle poursuit alors sa route et voit au loin l'agente de police de la séquence 1, toujours en patrouille avec le même collègue. Dès qu'elle l'aperçoit elle prend la tangente, s'échappant par une rue sur sa gauche.
 

5. EXT/JOUR. RUE

La musique death metal hurle toujours, rythmant la course de Madame Simonon. Elle remonte une longue rue, haletante, jetant son regard à droite, à gauche. Elle croit voir quelque chose sous un banc, s'accroupit pour vérifier : un sac poubelle noir tristement maltraité par le vent.
 

6. EXT/JOUR. RUE

Autre rue, Madame Simonon interpelle un homme et une femme (une trentaine d'années) qui semblent être un couple de touristes. Leur discussion est toujours inaudible à cause de la musique en off mais le couple acquiesce et l'homme et la femme désignent d'une même main sûre une direction.
 

7. EXT/JOUR. RUE

Madame Simonon s'apprête à traverser un passage piéton alors que le bonhomme passe au rouge et se stoppe. Elle patiente à côté d'un sexagénaire très élégant, costume et canne, bien droit. Mais bien vite, en voyant que la rue est déserte et la circulation absente, elle jette un regard perplexe à l'homme élégant qui ne la remarque pas. Elle prend l'initiative empressée de traverser.
Le bonhomme passé au vert, le passant vérifie docilement à gauche puis à droite avant de traverser à son tour.

8. EXT/JOUR. RUE

La musique et la séquence de montage cessent. Madame Simonon arrive place de la Gare, passe devant la fresque murale "Le 7ème art". Puis elle revient sur ses pas, repasse devant la fresque dans l'autre sens. Elle remarque alors un jeune employé de supermarché, d'à peine vingt ans, qui fume une cigarette devant son lieu de travail.

MADAME SIMONON
Jeune homme je suis désolée de vous déranger durant votre pause mais vous n'auriez pas vu un carlin noir, vous voyez ce que c'est ?

L'EMPLOYÉ
Les chiens moches là ?

MADAME SIMONON (sans se vexer le moins du monde)
C'est ça. Il est perdu dans la ville, tout seul…

L'EMPLOYÉ
C'est votre chien ?

MADAME SIMONON (opine du chef)
Il s'appelle Bogie. Ma fille me l'a offert pour me tenir compagnie quand elle peut pas venir me voir… Je vois que lui pendant le confinement !

L'EMPLOYÉ
Je capte. Et vous l'avez vu partir vers ici ?

MADAME SIMONON
Non mais on m'a guidée vers la gare.

L'EMPLOYÉ
Je suis désolé je viens juste de prendre ma pause, j'ai rien vu.

MADAME SIMONON
Il serait pas rentré dans le magasin par hasard ?

L'EMPLOYÉ
Pour tout vous dire je suis dans la réserve aujourd'hui alors… Et de toute façon les chiens sont interdits il aurait été sorti vite fait…

Madame Simonon est on ne peut plus troublée. Elle lance un merci soucieux et remonte la rue sous le regard compatissant de l'employé… Qui ne voit pas, derrière son épaule, le carlin noir sortir du supermarché et aller dans la direction opposée à celle qu'emprunte la septuagénaire qui le cherche.
 

9. EXT/JOUR. RUE

Madame Simonon a ralenti la marche, on pressent le début d'un découragement. Personne sur le boulevard Carnot, qu'elle longe de plus en plus fatiguée. Son regard finit par croiser celui d'une vieille femme, au moins 80 ans, qui regarde passer la vie sur son banc. Elle s'approche d'elle.

MADAME SIMONON
Bonjour Madame, est-ce que vous avez vu un petit chien noir passer tout seul et sans laisse ?

La vieille femme rétorque quelque chose en provençal (pas de sous-titres à l'attention du spectateur). On pense d'abord, à l'étonnement de Madame Simonon, qu'elle ne  comprend pas… Mais elle réplique à son tour en provençal. Hélas, la vieille femme conclut l'échange en hochant la tête de gauche à droite, et haussant les épaules.

MADAME SIMONON
(poursuit son chemin, appelle à voix haute)
Bogie ?

Fondu enchaîné…
 

10. EXT/JOUR. RUE

Plaque indiquant la rue Léon Noël. Madame Simonon arrive à l'intersection qui donne sur le boulevard de la République. Elle hésite visiblement, sans grande conviction, entre la gauche et la droite… Un jeune papa trentenaire, un masque sur le nez, passe devant elle en promenant une poussette. La septuagénaire croit voir dans la poussette son carlin, en vêtements de bébé humain, elle écarquille les yeux et secoue la tête comme pour reprendre ses esprits

LE TRENTENAIRE (la remarque)
Je peux vous aider ?

MADAME SIMONON
Vous n'avez pas vu un…

Elle ne finit pas sa phrase, l'abandon est manifeste.

LE TRENTENAIRE
Quoi Madame ?

MADAME SIMONON
J'ai perdu mon chien, un carlin noir.

LE TRENTENAIRE
J'ai pas vu de chien, je suis navré…

Madame Simonon acquiesce comme si elle s'en doutait. Un temps de flottement qui semble interpeller le papa à la poussette.

LE TRENTENAIRE
Je peux prendre votre numéro et vous appeler si je le croise ?

MADAME SIMONON
C'est gentil mais… Laissez tomber… Je crois que c'est dans l'ordre des choses. Bonne journée…

Le trentenaire la salue du visage puis s'éloigne. Madame Simonon s'engage sur le boulevard…

Fondu enchaîné…
 

11. EXT/JOUR. RUE

Madame Simonon, tristement les mains dans les poches et la tête baissée, passe devant la fresque "Les baisers de cinéma". Focus sur la partie qui reproduit le baiser entre Humphrey Bogart et Lauren Bacall…
 

12. EXT/CRÉPUSCULE. RUE

Madame Simonon est assise sur un bord du kiosque à musique, on ne peut plus désert. Elle a toujours la tête baissée, sous une lueur mélancolique de fin de journée, et tripote son bas de chemise dans un tic enfantin.
L'agente de police de la séquence 1 s'approche d'elle, toute prête à la gronder, les bras croisés.

L'AGENTE DE POLICE
Tiens, tiens…

Madame Simonon ne relève pas la tête. L'agente de police se poste à quelques centimètres d'elle, debout en figure d'autorité.

MADAME SIMONON
Vous pouvez me verbaliser, je m'en fous après tout…

L'AGENTE DE POLICE
C'est ce que vous m'obligez à faire Madame Simonon.
(Sortant un stylo et un calepin de procès-verbaux de la poche intérieure de son uniforme)
Vous avez laissé Bogie à l'appartement ?

MADAME SIMONON
Il est parti, je l'ai perdu.

L'agente interrompt tout geste pour le procès-verbal.

L'AGENTE DE POLICE
On peut -

MADAME SIMONON (honteuse)
Et vous savez quoi c'est pas ma fille qui me l'a offert. Je la vois plus ma fille.

L'AGENTE DE POLICE (après un temps, de pudeur évidente)
Comment ça se fait ?

MADAME SIMONON
Elle s'est disputée avec son père, mon défunt mari, pour une raison stupide. Enfin j'ai toujours trouvé qu'elle était stupide… Mais ils ont jamais fait la paix. Et elle m'a mise dans le sac, d'une pierre deux coups.

L'AGENTE DE POLICE
Et votre petite-fille dont vous parlez si souvent ?

MADAME SIMONON
Elle suit sa mère, c'est normal. Elle vient plus me voir depuis au moins dix ans… Le baladeur que j'ai elle l'a oublié la dernière fois qu'elle est venue. Vous avez pas percuté que c'était un vieux modèle ?
(L'agente de police nie de la tête)
Même l'histoire du chien c'est des conneries. C'est pas ma fille qui me l'a acheté, pour me tenir compagnie. C'est moi. A la SPA, comme une conne.

L'AGENTE DE POLICE
Pourquoi dire…

MADAME SIMONON
C'est dur d'avouer qu'on est seule. Et en ce moment ça pèse encore plus lourd…

Un temps. Madame Simonon fait un léger sourire à la policière, triste et un peu honteux. L'agente est touchée… Mais prend une attitude faussement désolée.

L'AGENTE DE POLICE (faisant mine de dresser le PV)
Bon… Bah ça change pas grand-chose à nos affaires… Je vous annonce que le montant de la verbalisation sera de… Un déjeuner par semaine.

MADAME SIMONON
C'est gentil Mademoiselle, mais je demande pas à ce qu'on me prenne en pitié.

L'AGENTE DE POLICE
Rien à voir avec moi, Madame Simonon. C'est la loi.

Madame Simonon a un rictus assez tendre, émue par l'attention de la jeune femme.

L'AGENTE DE POLICE
Donc un déjeuner par semaine. Non, deux… Au cas où je retrouve votre chien avec mon flair exceptionnel.

Madame Simonon tique : intriguée elle fixe l'agente de police… Qui lui répond d'un clin d’œil complice.
 

13. INT/CRÉPUSCULE. LOGE DU CONCIERGE

On tape à la porte. Une main d'homme venue du hors-champ l'ouvre et dévoile Madame Simonon sur le palier qui instantanément tend les bras tout sourire.

LE CONCIERGE (la quarantaine, tend le carlin)
Je savais que c'était vous Nadine, il a été sage comme tout !

MADAME SIMONON (saisit le chien, le serre dans ses bras, le couvre de baisers)
Mon Bogie… Merci beaucoup !

LE CONCIERGE
C'est pas moi qu'il faut remercier mais la petite fliquette qui l'a déposé… Vous avez eu de la chance qu'elle soit tombée dessus !

MADAME SIMONON
C'est vrai…
(Elle ne peut réprimer un sourire ému)
Je suis peut-être pas si seule que ça finalement…

LE CONCIERGE
Bah non Madame Simonon enfin ! Je pense à vous moi !

Le concierge s'éclipse une poignée de secondes, revient avec un plat à tarte recouvert d'aluminium.

LE CONCIERGE
Celle-là je l'ai faite juste pour vous : pied de porc gelée de fraise, une recette originale vue sur internet, vous m'en direz des nouvelles !

Madame Simonon, d'une répulsion réflexe, s'apprête à refuser en hochant la tête. Puis il semble lui venir une idée :

MADAME SIMONON (retrouve son ton malicieux)
Ce sera avec plaisir : je reçois demain midi…
 

14. EXT/JOUR. RUE

Le générique de fin défile sur les images du petit carlin qui arpente nonchalamment les rues de Cannes.