Les années 60 : le Festival et son Marché du filmLe Festival de Cannes trouve au cours des années 60 sa véritable nature avec plus d'exigence et de personnalité. Il se donne un second souffle au cœur d'une France hissée au niveau des puissances mondiales et dégagée de ses dépendances.

Les scandales diplomatiques appartiennent au passé ; le Festival se dote d'un Marché international du film, tandis que sur les écrans, le cinéma d'auteur déchaîne les passions. Cette décennie reste cependant celle de tous les dangers, la manifestation cannoise malmenée par les crises successives que connaît le pays ; cette tension atteint son point culminant en 1968.

Le Festival de Cannes face au danger

Dans les années 1960, le Festival se modernise entraîné par l'instauration d'un nouveau régime. Pourtant, cette transition ne se fait pas sans heurts. La manifestation cannoise est avant tout une initiative d'État. Aussi, à la fin des années cinquante, la IVe République finissante faillit-elle entraîner dans sa chute le concours qu'elle avait créé.
Déjà en 1957, l'inauguration du Festival n'obéit pas aux règles habituelles en n'accueillant qu'un seul représentant de la puissance publique. Face à la gravité des problèmes coloniaux, le gouvernement songe même à annuler l'édition de 1958 et à accepter que les dates prévues aillent à l'organisation du festival de Bruxelles. Les responsables cannois s'élèvent contre cette décision, mesurant les risques pour l'avenir de leur manifestation toujours en compétition avec celles de Venise et de Berlin. Vers la fin de l'année, ils parvinrent à convaincre les ministères et préparent la nouvelle édition.
Elle se déroule du 2 au 18 mai 1958, période de grande agitation politique coïncidant avec les émeutes en Algérie et la déclaration du général de Gaulle, prêt à revenir au pouvoir. Ainsi, cette édition a lieu dans un climat très particulier : aucun ministre pour l'inauguration, des touristes désertant les hôtels avant la fin des festivités, des journalistes absents et l'annulation du gala de clôture.
En cette première quinzaine de mai, alors que la compétition cannoise vient de commencer, un épisode important de l'histoire de France est en train de se dérouler. La question de la décolonisation est au centre des débats. Le Festival de Cannes, par un malheureux hasard, se déroule exactement au moment où l'avenir des institutions françaises se joue, ce qui entraîne quelques difficultés.
Pourtant dès l'année suivante et avec l'instauration de la Ve République, il réapparaît sous un nouveau jour, soumis dès lors au Ministère des Affaires culturelles récemment créé. L'homme qui en a la charge, André Malraux, patronne désormais le Festival de Cannes et utilise parfois son pouvoir de décision sur les sélections pour donner au concours une nouvelle dimension et laisser s'exprimer les jeunes générations.

André Malraux défend ses convictions

En 1959, en tant que ministre des Affaires culturelles, André Malraux a en charge la validation de la liste de sélection des films français présentés à Cannes. Il s'était très tôt intéressé au cinéma consacrant certains de ses ouvrages à ce sujet et s'était même essayé à la réalisation. Sensible aux évolutions du cinéma, il a la volonté de donner rapidement aux œuvres des jeunes auteurs la possibilité de concourir à Cannes comme peut en témoigner François Truffaut qui remporte deux prix pour Les Quatre cents coups en 1959.
Mais la mission que s'est attribuée le ministre ne s'arrête pas là. Avant tout homme de Lettres, André Malraux, par le biais de ses œuvres, a pris part à de nombreux combats. Il ne manque pas de défendre ses idées lors du Festival de Cannes, dans les sélections françaises. Les films qu'il choisit sont le prolongement de ses propres convictions politiques et philosophiques.

Raquel Welch
Raquel Welch

André Malraux a découvert le Japon avant la guerre ; il s'en inspire à plusieurs reprises pour l'écriture de ses romans et organise de nombreuses expositions d'art bouddhiste en France. Il retrouve cette admiration pour l'art et le peuple japonais dans le film d'Alain Resnais Hiroshima mon amour qu'il sélectionne pour le concours cannois de 1959, année du premier Festival sous patronage de son ministère. Ce film, met en scène la rencontre d'une jeune actrice française et d'un architecte japonais. Mais cette rencontre a lieu à Hiroshima, ville tristement célèbre sur laquelle les Américains lancent leur bombe atomique en août 1945 ; les cicatrices de ce lieu et de ses habitants, toujours visibles quatorze ans après, sont évoquées dans le film. La délégation américaine exige le retrait immédiat du film et le ministère des Affaires étrangères répond favorablement à cette demande. En apprenant la nouvelle, André Malraux « pique une colère retentissante et exige que le film soit projeté », rapportent les témoins de la scène. Le film, certes, est bien projeté à Cannes mais hors compétition, à l'extérieur du Palais, en remplacement d'un film soviétique qui n'est pas arrivé à Cannes dans les temps. Le règlement du Festival n'autorise plus aux participants de censurer les films sélectionnés ; alors on s'est posé beaucoup de questions sur les raisons qui ont poussé le comité du Festival à prendre cette décision. Ménager les sensibilités américaines mais surtout protéger les intérêts de la France qui venait de réaliser ses premiers essais atomiques étaient sans doute au cœur du débat.

Quelques années plus tard, un autre film d'Alain Resnais, qui là encore répond aux attentes personnelles d'André Malraux, est évincé de la compétition. L'Espagne constitue l'un des grands chapitres de la vie de l'écrivain, engagé dans le combat pendant la guerre civile contre les troupes du général Franco. En 1966, l'occasion de défendre cette cause devant la communauté internationale lui est donnée par Alain Resnais avec La Guerre est finie ; le ministre sélectionne ce film pour la compétition officielle.
Les autorités franquistes ne tardent pas à faire pression sur le gouvernement français. L'annonce est faite : le film est retiré du concours. Cette année-là, l'Espagne présente deux longs métrages et a même droit à une journée d'honneur. Sans doute pour éviter les protestations, le film d'Alain Resnais est projeté dans une petite salle de la ville. Il obtient le Prix Louis Delluc en 1967.
Au cours de cette même édition, deux autres films choisis pour Cannes par André Malraux sont également contestés par le ministère de l'Information ; mais Les Abysses de Nico Papatakis et Le Joli mai de Chris Marker, après avis de la commission de censure, sont finalement admis en compétition. Chris Marker remporte le Prix de la Critique internationale.
Au Festival de Cannes, les sélections d'André Malraux ne font pas toujours l'unanimité. Il parvient cependant à imposer un film, film qui provoque l'un des plus grands scandales français de la décennie.

Entrepris en 1962, le projet de Jacques Rivette, l'adaptation du roman de Diderot, La Religieuse, n'aboutit que quatre ans plus tard, retardé par des interdictions et contestations venues de toute part. En 1966, André Malraux ne peut s'opposer directement à la décision de son homologue à l'Information qui s'oppose à la sortie du film. Mais pour lui montrer son désaccord, il sélectionne La Religieuse pour représenter la France dans le concours cannois. La projection se déroule sans heurt ; le film n'obtient aucun prix. La Religieuse reste cependant toujours frappé d'interdiction et ne sort sur les écrans que deux ans plus tard accompagné de la mention « à déconseiller » notée par le Centrale catholique du cinéma. Ce n'est qu'en 1988, après de longs et nombreux démêlés judiciaires que le film sortit sur les écrans libre de toute entrave.
Outre les sélections, André Malraux crée l'événement dans l'organisation du Festival de Cannes. Pour lui, « le cinéma est un art, par ailleurs il est une industrie » ; alors, il officialise le Marché du film, affirmant désormais la manifestation comme rendez-vous des milieux d'affaires.

Le Marché du film, nouvel hôte du Festival

Depuis 1946, les représentants des maisons de production sont invités à Cannes au moment du concours de films. Aucun espace précis ne leur est réservé, ils se réunissent dans des salles de cinéma de la rue d'Antibes louées pour l'occasion. Ces hommes d'affaires ont besoin de se rencontrer, de tisser les premiers liens de collaboration pour organiser la vente des droits cinématographiques.
Très tôt, Robert Favre Le Bret, délégué général du Festival, soumet l'idée d'incorporer ce marché parallèle dans l'organisation de la manifestation. Le Comité, en 1950, rejette ce projet craignant que les projections nécessaires à l'instauration du marché fassent de l'ombre à celles du concours. Cinq ans plus tard, les organisateurs sont contraints de constater l'incroyable essor de ce phénomène et reconnaissent l'utilité de cette bourse aux films, non structurée, qui a lieu entre représentants de l'industrie.
André Malraux, en accord avec Robert Favre Le Bret, décide d'officialiser ce marché du film au sein de la manifestation cannoise en 1959. On craint en effet que cette manifestation clandestine distance la compétition puisque certains commencent à l'appeler « le Festival de la rue d'Antibes ». Ainsi, le comité cannois en prend les commandes et l'installe à l'intérieur du Palais. A partir de là, le Festival affirme son rôle dans le développement de l'industrie du film.
Toutes ces transactions entre producteurs, exportateurs ou exploitants ne se déroulent pas uniquement dans le Palais. Les bars, restaurants, palaces et plages sont propices aux négociations. Le Marché international du film (MIF) devient de plus en plus important à chaque édition et reste, jusqu'à aujourd'hui, en perpétuelle croissance.
Mais, en 1959, l'annonce de l'officialisation du Marché ne plaît pas à tout le monde et les premiers contestataires se font entendre accusant la manifestation d'être devenue une « foire aux films » qui ne s'intéresse qu'à l'aspect commercial du cinéma. Car le Festival accueille d'autres catégories de professionnels en marge des milieux financiers. Parmi eux, les critiques cinématographiques, ceux qui jugent de la qualité des films présentés et par-là même de celle des festivals.

La Semaine de la Critique s'installe à Cannes

La création du Marché est, pour les critiques cinématographiques, un véritable détonateur. Déjà depuis quelques années, ils se plaignent des sélections cannoises qui, selon eux, ne favorisent pas la présentation de films d'auteurs débutants. Réunis au sein de l'Association française de la Critique de cinéma, ils luttent pour que l'idée de rentabilité ne puisse guider les critères de sélection des films.
En 1961, cette association, alors sous la présidence de Georges Sadoul, obtint l'autorisation de décerner un prix au Festival de Cannes pour la compétition officielle de longs métrages ; elle récompense La Main dans le piège (La Mano en la trempa) du réalisateur argentin Leopoldo Torre Nilsson. Un an plus tard, l'organisation marque définitivement de sa présence le Festival de Cannes ; en parallèle à la compétition officielle, une Semaine internationale de la Critique voit le jour. Cette manifestation est tout de suite intégrée dans l'organisation du Festival ; elle n'a cependant pas l'autorisation de remettre des prix et doit se dérouler à l'extérieur du Palais. Les responsables du Festival acceptent les revendications des critiques afin d'apaiser la situation d'une part et, d'autre part, donner à leur manifestation un nouvel espace.
Georges Sadoul est convaincu que cette Semaine de la Critique, consacrée à de jeunes auteurs pour leur premier ou deuxième film, se présente comme « un salon des refusés », dont le but est de promouvoir un cinéma jusqu'alors ignoré par la sélection officielle. Et la manifestation remplit sa mission en présentant par exemple La Vie à l'envers d'Alain Jessua, balayé du concours officiel à la dernière minute. Ce passage à la Semaine de la critique a servi de tremplin au réalisateur qui, quelques années plus tard, est accepté en sélection officielle avec son film Jeu de massacre qui obtient même le Prix du scénario.

Bien d'autres ont suivi, reconnus grâce à leur participation dans cette manifestation parallèle :

  • En 1963, Bertrand Blier pour Hitler, connais pas ; Chris Marker et Pierre L'Homme pour Le Joli mai (film intégré dans la compétition officielle) ; Bo Widerberg, Le Péché suédois ;
  • En 1964, Bernardo Bertolucci, Prima della rivoluzione ;
  • En 1965, Jerzy Skolimowski, Walk over ;
  • En 1969, Fernando Solanas, L'Heure des brasiers ;
  • En 1970, Ken Loach, Kes ;
  • En 1972, Denys Arcand, La Maudite galette ;
  • En 1984, Leos Carax, Boy meets girl ;
  • En 1985, Raoul Ruiz, Les Destins de Manoel ;
  • En 1986, Amos Gitaï, Esther ;
  • En 1987, Jean-Pierre et Luc Dardenne, Falsch (cinéastes belges qui remportent la Palme d'or en 1998 pour Rosetta et en 2005 pour L'Enfant) ;
  • En 1989, Wong Kar-Wai, As tears go by ;
  • En 1991, Arnaud Despléchin, La Vie des morts, etc.

Avec la brèche ouverte par la Semaine de la Critique, les organisateurs cannois s'interrogent sur l'évolution du concours. Ils ont réussi à affirmer Cannes comme l'une des manifestations mondiales les plus importantes ; encore faut-il maintenir ce rang et éviter les pièges de l'immobilisme qui commencent à endormir certains participants.

Intransigeance et diplomatie, les secrets d'une sélection efficace

Une nouvelle étape est franchie en 1959 lorsqu'un exploitant américain déclare : « Le Festival de Cannes est un label de qualité pour nous autres aux États-Unis ». Cette annonce donne à la manifestation cannoise ses lettres de noblesse. La notion de qualité est désormais associée aux sélections du Festival de Cannes et les organisateurs concentrent leurs efforts en ce sens. Pour cela, ils doivent regagner leur autorité et l'imposer aux représentants étrangers tout en évitant les incidents diplomatiques. Cette stratégie cannoise peut maintenant se réaliser, la France s'étant dégagée des tensions Est-Ouest ; les États-Unis n'ont plus les moyens d'imposer leur loi et, du même coup, l'URSS ne peut plus se plaindre du concours. Effectivement, pour la première fois depuis sa création, le Festival laisse les représentants soviétiques repartir sans aucun prix (1964) ; pour ne pas heurter les pays de l'Est, il censure également un film américain, Un grand homme passa notre chemin (Years of lightning, day of drums) de Bruce Herschensohn (1965), attitudes inimaginables quelques années plus tôt.
Le problème des sélections est également posé par la concurrence des autres manifestations. La qualité du Festival de Cannes, tout comme celle des autres concours, est jugée au travers des films participant à la compétition officielle. La guerre est donc déclarée entre les directions des manifestations qui veulent obtenir les meilleures œuvres contemporaines.
En 1959, le réalisateur américain Georges Stevens vient de terminer Le Journal d'Anne Frank (The Diary of Anne Frank), autobiographie d'une jeune fille juive déportée dans un camp de concentration par les Allemands. Ce film est repéré par Robert Favre Le Bret, le délégué général du Festival de Cannes, qui se rend rapidement à Hollywood afin de persuader l'auteur de venir à Cannes ; Georges Stevens lui donne son accord pourtant, le film n'y sera jamais présenté. Entre-temps, les responsables du Festival de Berlin ont réussi à récupérer ce film pour leur concours.

Depuis bien longtemps, les dirigeants de festivals ont compris qu'il ne faut pas laisser le choix des films aux pays participants. Dès la fin des années 50, Robert Favre Le Bret effectue chaque année un tour du monde pour trouver des films à sélectionner.
Par exemple, en 1963, il rencontre les responsables américains et obtient la participation d'Alfred Hitchcock, avec Les Oiseaux (The Birds) placé  hors compétition car il est estimé d'un niveau supérieur aux autres sélections. Il revient également avec Du silence et des ombres (To kill a mocking bird) de Robert Mulligan et Qu'est-il arrivé à Baby Jane ? (What's appened to Baby Jane ?) de Robert Aldrich, film qui assure la présence à Cannes des vedettes Bette Davis et Joan Crawford.

Il en est de même pour l'Italie où le délégué général revient avec, entre autres, Le Guépard (Il Gattopardo) de Luchino Visconti, qui obtient la Palme d'or et Huit et demi (8 ½) de Federico Fellini, présenté hors compétition. Tandis que la participation de la Grande-Bretagne est assurée par deux films choisis par le délégué cannois : Le Prix d'un homme (This sporting life) de Lindsay Anderson et Le Seigneur des mouches (Lord of the flies) de Peter Brook.

Sean Connery
Sean Connery

En 1965, Robert Favre Le Bret rentre des États-Unis avec Première victoire (In harm's way) d'Otto Preminger, qui promet la venue de John Wayne et Kirk Douglas. Il en est de même pour la sélection britannique, avec entre autres, La Colline des hommes perdus (The Hill) de Sidney Lumet, qui laisse présager la présence de Sean Connery à Cannes.

Pourtant, dans les années 60, les répercussions des affrontements Est-Ouest n'occupent plus le devant de la scène cannoise.
La censure s'atténue peu à peu, hormis le cas exceptionnel des films abordant la guerre d'Algérie, les autres sélections jugées gênantes ne sont pas totalement interdites, projetées hors concours ou avec quelques scènes en moins. Néanmoins, certains films en compétition officielle feront naître quelques polémiques. Ces scandales n'ont plus des origines diplomatiques mais proviennent des auteurs qui dénoncent désormais les problèmes sociaux, culturels et religieux de leur pays.

Scandales en tout genre

Un Festival poivré de légers scandales et d'incidents insolites… depuis les débuts de la manifestation, ce genre d'événements a passionné les médias et le public, certains même ont bâti sa légende. Et au cours de la décennie, de nombreux échos résonnent ; parmi les plus retentissants, la Palme d'or remportée par La Dolce vita de Federico Fellini en 1960.
Lors de la remise des prix, le metteur en scène est hué par le public cannois ; certains critiques l'ont même décrit comme véritable spectacle pornographique. Les scènes sulfureuses illustrent la société décadente des années 1950 et donc, déplaisent vivement au Vatican qui interdit aux Catholiques italiens d'aller le voir sous peine d'excommunication.
La polémique divise le pays, le film est jugé blasphématoire notamment en raison de la scène de baignade d'Anita Ekberg dans la fontaine de Trévi (les gens avaient loué les fenêtres donnant sur le lieu du tournage pour assister à la scène). Avec cette étonnante publicité, les Italiens se précipitent dans les salles pour voir l'objet de toutes ces tensions. Il en est de même en France où près de trois millions de spectateurs apprécient le film.

Federico Fellini revient à Cannes en 1972 avec Fellini-Roma (Roma\Roma di Fellini) et remporte un autre prix. Quinze ans plus tard, il obtint le Prix du 40e anniversaire du Festival pour Federico Fellini Intervista (Intervista). Sa première récompense cannoise, en 1960, a cependant lancé sa carrière internationale. La même année, l'autre film italien de la compétition azuréenne déclenche également de vives polémiques.
L'Avventura de Michelangelo Antonioni est projeté deux fois à Cannes dans le cadre de la compétition ; à chaque séance, le public lui réserve quelques sifflets. Monica Vitti, l'héroïne du film, éclate en sanglots ; Robert Favre Le Bret, la rassure en lui chuchotant que « ce jour marquera le début de la célébrité ».
Dans les soirées cannoises, on ne parle plus que du film ; les clans se forment et les débats s'animent. Antonioni se rend même en personne à l'Hôtel Suisse afin de défendre son film devant ses détracteurs. Beaucoup restent sur leurs positions et éreintent le film. La riposte ne se fait pas attendre ; dès le lendemain, des cinéastes, des comédiens et des critiques rédigent une lettre ouverte pour soutenir le metteur en scène italien. L'œuvre d'Antonioni est l'expression d'un nouveau langage cinématographique, d'où la diversité des opinions. Le film remporte cependant un grand succès lors de sa sortie en salles. Les polémiques cannoises restent donc à l'origine de sa reconnaissance.

L'édition suivante est elle aussi placée sous le signe de la controverse. En 1961, Viridiana de Luis Buñuel obtient la Palme d'or (ex æquo avec le film français Une aussi longue absence d'Henri Colpi). Le réalisateur espagnol a, depuis 1951, présenté de nombreux films à Cannes ; avec Viridiana, il propose une critique de la religion et de ses déviations. Conscient des problèmes que son film peut engendrer, Buñuel a dû contourner certaines règles pour faire parvenir son film aux organisateurs cannois. Le film est envoyé en France par bateau et son mixage achevé à Paris. Il ne se termine que cinq jours avant l'ouverture du Festival, un délai trop bref pour que la copie soit visionnée par les autorités espagnoles. Viridiana remporte la plus haute récompense et c'est le ministre de l'Industrie cinématographique espagnole qui monte sur scène pour recevoir le prix.
Le gouvernement franquiste censure immédiatement le film jugé « sacrilège et impie ». Le jour suivant, l'Italie et le Vatican interdisent à Buñuel de pénétrer le territoire sous peine d'emprisonnement. Le gouvernement et les autorités religieuses espagnols, très affectés par le jugement de Rome, destituent le ministre qui a été cherché la Palme d'or et interdisent toute projection sur le territoire.
Malgré toute l'agitation que provoque le film, le réalisateur espagnol est mondialement consacré. Il attendra néanmoins jusqu'en 1977 pour que Viridiana sorte sur les écrans espagnols.

Au cours des années soixante, les auteurs prennent de plus en plus de libertés et les critiques sur les sélections et les attributions de récompenses sont innombrables. Un incident tout à fait particulier se produit lors de l'édition de 1964 ; alors que les problèmes Est-Ouest sont apaisés, les représentants soviétiques menacent à nouveau le Festival.

Sophia Loren
Sophia Loren

Cette édition a pourtant bien commencé : Sophia Loren, venue présenter La Chute de l'Empire romain d'Anthony Mann (hors compétition), créa l'événement en refusant de monter sur un char qui a été prévu pour la circonstance. L'ambiance de la quinzaine reste détendue, Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura… acclamés par le public, Jayne Mansfield se fait remarquer sur la Croisette, quant à Ugo Tognazzi, il prépare des spaghettis sur la plage.
Le soir du palmarès, le jury, présidé par Fritz Lang, remet la récompense suprême au réalisateur français Jacques Demy pour sa comédie musicale, Les Parapluies de Cherbourg.
Mais, quelques jours plus tard, dans les ambassades, une affaire teintée de scandale se fait entendre. Les Soviétiques attaquent l'organisation du Festival de Cannes révélant que Les Parapluies de Cherbourg n'a pas été choisi de façon démocratique. Un juré soviétique a révélé le secret des délibérations : « On a procédé à un deuxième tour pour faire passer Les Parapluies de Cherbourg, bien que le film italien Séduite et abandonnée l'ait remporté dès le premier tour », déclare-t-il.

Les responsables français réagissent immédiatement. Pour eux, les Soviétiques ont été vexés de repartir les mains vides, situation inédite depuis 1946. Ce qu'ils ignorent pourtant c'est que le film n'a pas le droit de concourir à Cannes. Car, lors d'une réunion préparatoire, le comité a rejeté à contrecœur cette œuvre qui est déjà sortie à Paris et a été présentée dans quelques festivals étrangers.  Pourtant, le film a été au final engagé dans le concours.
Les zones d'ombre entourant le concours cannois créent une certaine atmosphère ; c'est à la fois une force d'attraction mais en même temps une manière d'entretenir la polémique. Ce Festival de Cannes vit ses dernières heures. Les années 60 montrent que  le cinéma est en pleine mutation. Les auteurs, en particulier ceux issus de la jeune génération, prennent de plus en plus de liberté, contournent la censure et attaquent directement les institutions. Ces nouvelles idées se diffusent dans le monde entier mais en France, en 1968, la gravité des événements de mai donne aux contestataires l'occasion de passer à l'action dans un cadre précis : le Festival de Cannes.
Passant par une phase d'hésitation au cours de la décennie 1970, les organisateurs parviennent à concilier les traditions cannoises et les courants de pensée contemporains. Car, pour devenir la manifestation culturelle la plus importante du monde, le Festival de Cannes a dû franchir de nombreux obstacles ; c'est grâce à ses dirigeants conscients des besoins du concours, que la manifestation parvient à d'adapter aux différentes époques qu'elle traverse.